« Battements de coeur »…. suivi par « C’est donc rien », en passant par « Le lit défait »


Face aux rideaux apprêtés 

Le lir défait et nu

Redoutable oriflamme

Son vol tranchant

Éteint  les jours franchit les nuits

Redoutable oriflamme

Contrée presque déserte 

Presque

Car taillée de toutes pièces par le sommeil

Et l’amour

Tu es debout au pied du lit

Je t’aime et je dors avec toi. Ecoute-moi.

Paul Eluard, extrait du poème   » De l’ennui à l’amour »

(Exergue du roman « Le lit défait » de Françoise Sagan »)

Août 2017, sur une plage de l’Adriatique en Croatie, une femme seule vient de terminer « Le lit défait » de Françoise Sagan, d’en lire la dernière phrase:

Et lorsque levant les yeux, elle aperçut son reflet dans la glace, lorsqu’elle vit cette femme brune, si sombre et si fatale, entourée de toutes ces roses matinales et mortes embuées de rosée, elle ne put s’empêcher  de penser que, de toute façon, en même temps qu’un bel amour, Edouard lui avait offert un beau rôle. 

La femme referme le livre, sourit.  » Et elle que dirait-elle ? Paul lui a-t-il offert, sinon un beau rôle, un bel amour ? »

Cette femme s’appelle Anna. Elle est éditrice, mère de deux enfants, Gabriel et Hugo nés d’une première union avec Étienne. A noter qu’Hugo, le cadet est autiste comme Antoine, le fils de Cécile  Pivot.

Anne, vous l’aurez compris, c’est l’héroïne  de « Battements de coeur », le premier roman de Cécile Pivot, fille de Bernard Pivot. Roman dont je viens de terminer la lecture.

C’est l’histoire d’une séparation après  dix années de passion. C’est somme toute assez banal. Sauf que ce roman à  l’instar de celui de Françoise Sagan justement,  est écrit  avec beaucoup d’intelligence et  une telle acuité qu’on y croit. Il en a tout cas de forts accents de vécu. Ce qui rend le récit terriblement vivant et vibrant d’émotions.   

Page 150:

Elle ne saurait dire d’où lui vient ce désir irrépressible  d’observer son couple au microscope, mais l’analyse est minutieuse.

(…)

A force d’être trituré, malaxé, malmené, palpé, leur amour devient un monstre sous la lentille grossissante et floue qu’elle ne reconnaît plus. Elle a perdu l’amour de sa vie en cours de route, mais ne sait ni quand, ni où,  ni comment. 

Page 194:

Cet homme ne cessera jamais de lui plaire, ses mains de l’émouvoir. Une fois guérie de lui, leur histoire loin derrière eux, peut-être même éprise d’un autre, elle ne pourra lui proposer de devenir son ami. Parce qu’il est l’homme de sa vie et qu’il le restera. 

Page 196

Si le hasard dans quelques années les fait se croiser, ils se reconnaîtront  bien sûr  parmi la foule dans la seconde, intuitivement. Leurs regards s’accrocheront l’un à  l’autre le plus naturellement du monde. Pour Paul jamais personne ne sera plus familier qu’Anna, pour Anna, jamais personne ne sera plus familier que Paul. Mais ils seront devenus des inconnus l’un pour l’autre. 

Page 198

Merci le Lexomil

Page 207

Elle appréhende ce qui l’attend. Il n’y aura pas de relâche, elle ne fait pas le poids  Elle est vaincue d’avance. Il y aura la jalousie dévorante, obsessionnelle (…. ) Il y aura la colère, la haine (… ) Il y aura pire que tout, la conviction qu’elle l’aimera toute sa vie et que sa peine sera sans fin.  Les médicaments maintiennent Anna dans un état second  » tranquille au fond de l’abîme  » 

C’est exactement ça jusqu’au « grand effondrement ». Et pourtant Anne est une femme forte.  D’une lumineuse mélancolie (page 119 et 213) qui va finir par basculer du côté des ombres. 

Les sentiments amoureux tout comme nos failles dans ce domaine sont de l’ordre de l’universel et a la fois ce que nous avons de plus intime. La littérature les réveille ou les révèle. Tant et si bien qu’en vous parlant d’Anna, j’ai l’impression de vous livrer une grande part de mon intimité.

Et puis peut-être que notre enfance, quels que soient nos succès ultérieurs finit toujours par nous rattraper.

Elle a beau avoir lu tous les romans du monde, savoir qu’à travers les siècles,  les victimes de l’amour parviennent à  se relever alors qu’elles se pensaient détruites, se raisonner en se disant qu’elle aussi un jour se sentira à  nouveau vivante, qu’il suffit de se montrer patiente, cela lui est d’aucun secours. 

QUATRIÈME DE COUVERTURE0

 » Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent. »

Tout oppose Anna et Paul hormis une même habitude des relations sans lendemain. Et pourtant ces deux grands solitaires vont s’aimer. Passionnément.  Un amour si dense si parfait, qu’il suffirait d’un rien pour qu’,il vole en éclats.

Ils se rencontrent, s’aiment et se séparent, c’est classique, me direz-vous. Mais Anna analyse, elle veut comprendre. Pour tout vous dire, le livre m’est tombé des mains à trois reprises jusqu’à la page 76. Et puis quand je l’ai repris pour la quatrième  fois quelques jours plus tard, je ne l’ai plus lâché jusqu’à la fin.

Elle n’oubliera jamais Paul, l’aimera probablement  jusqu’à la mort. Il a été, est et sera l’homme de sa vie. Elle repense au « Lit défait » de Françoise Sagan. Elle a sa reponse: Paul lui a offert un bel amour.

Piètre consolation, j’ai pensé alors. Et quel gâchis ! Mais l’épilogue aussi singulier qu’émouvant qui va suivre est juste ma-gni-fi-que. Et en même temps qu’ il explique le titre, Battements de coeur, il m’a laissée, me laissera encore longtemps, je crois, le souvenir d’un roman  d’une grande délicatesse, écrit  avec justesse et élégance. 

Une chanson de Rose qui pourrait parfaitement acconpagner une scène  du livre, quand Anna et Paul se retrouvent dans un café « sans âme, près du Forum des Halles ».  Ce sera d’ailleurs  la dernière  fois qu’ils se voient….

🎶 C’EST DONC RIEN 🎶

C’est malheureux tu sais
Nos cœurs bringuebalants
Autour d’un café
Ne font même plus semblant
C’est triste comme la pluie
Ça le corps me l’oublie
C’est donc ça que deviennent
Les amoureux fichus
Quand le vent les amène
A se tomber dessus
C’est donc ça c’est donc rien
Qu’il reste de ma peine
Et de ce mal de chien
De la tendresse humaine
Des bricoles et c’est tout
Rien de plus ni de moins
Sais tu comme je m’en fous
Sais tu comme je mens bien
C’est triste comme la pluie
Ça le corps me l’oublie
C’est donc ça que deviennent
Les amants d’autrefois
Quand la vie les amène
A s’tomber sur les bras
C’est donc ça c’est donc rien
Qu’il reste de ma peine
Et de ce mal de chien
De la tendresse humaine
De la tendresse humaine
J’ai beau fouiller ma cervelle
Et t’supplier d’mentir
Y’a rein à faire je me pèle
Là dans ce souvenir
C’est donc ça c’est donc rien
Qu’il reste de ma peine
Et de ce mal de chien
C’est donc ça c’est donc rien
Qu’il reste de ma peine
Comment vont tes parents
T’en est où d’tes chansons
Sinon rien de spécial
Tiens une photo d’Solal
Ton frère s’est marié je crois
Laisse cette fois c’est pour moi

 

WHAT ELSE ?

 

 

« Les femmes sont amoureuses et les hommes sont solitaires. Ils se volent mutuellement la solitude et l’amour. » – René  CHAR

( Citation mise en exergue dans le roman de Cécile Pivot)

Adieu tristesse, bonjour tristesse…. suivi par « Comme avant » (Audio) et « Aussi ton prénom »…


Adieu tristesse

Bonjour tristesse

Tu es inscrite dans les lignes du plafond

Tu n’es pas tout à  fait la misère 

Car les lèvres  les plus pauvres te dénoncent 

Par un sourire

Paul Eluard

A peine défigurée, ce poème de Paul Eluard  et extrait de La vie immédiate, ne peut pas ne pas me rappeler  le tout premier roman de Françoise Sagan, « Bonjour tristesse »…

Sur ce sentiment inconnu dont l’envie, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le bon nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret,  plus rarement le remord.  Aujourd’hui quelque chose se replie sur moi comme une soie énervante  et douce et me sépare des autres.  

Françoise Sagan avait dix-sept ans lorsqu’elle a écrit ces lignes; comme moi qui  ne  les avais même pas encore ( je suis de novembre, on n’était qu’au début  de l’automne) quand je les ai lues pour la première fois.

Issue d’une famille bourgeoise et grande admiratrice  de Proust, Sagan, qui est née Quoirec le 21 juin 1935 à Carjac, prendra plus tard (pour la publication de « Bonjour tristesse », plus précisément) le pseudonyme de Sagan, emprunté à un personnage proustien, Hélie de Talleyrand Périgord, prince de Sagan.

Je ne savais bien sûr pas tout ça lors de ma première lecture de « Bonjour tristesse », et encore moins que bien des années plus tard, c’est elle, Sagan, qui deviendrait ma madeleine proustienne….

🎧

J’ai fait marrer la vie

Elle m’a fait douter souvent

J’ai prié le ciel gris au moins une fois par an

J’ai pas eu de petite fille

(….)

J’ai usé mes Joplin

J’ai flambé  comme une conne

J’ai brûlé trop de fines qui m’ont rendu aphone

🎼

Un appartement en duplex Airbnb avec la grande fenêtre du salon qui s’ouvre sur les toits de Paris… Un ciel vieux rose comme avant hier même heure à la Rochelle, juste un peu plus gris le ciel toujours et un peu plus sali par ici, où la lumière décline aujourd’hui un peu plus tôt qu’hier…

Alors que j’écoute Rose, j’aime à  imaginer cette douce heure  où le soir tisse sa toile  en silence comme une araignée tapie dans l’ombre de l’été enfui; ce bel été indien qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Pendant que je rêvais debout, mon café a refroidi dans la tasse. J’étais à deux doigts de tremper ma plume dans ces indicibles nostalgies d’automne. Infini bonheur d’être triste…

🎶 COMME AVANT 🎶

J’ai voulu me connaître un mardi par semaine

J’ai vu par ma fenêtre s’envoler tant de peines

J’ai sacrifié des envies

J’ai dormi à moité

Vécu à moitié endormie

J’ai appris à  respirer

J’ai pris un destin qui en renfermait cent

J’ai pleuré pour rien

Comme toujours

Comme avant

Comme avant

Comme avant

Comme avant 

Comme avant

🎵

C’est étrange comme dans l’intensité de mes souvenirs, les paroles de cette chanson de Rose font écho avec celle que j’étais avant. Moi aussi j’ai pleuré  pour rien. Et plus souvent qu’à mon tour. Même  que ça  m’arrive encore parfois. Mais ça c’est juste parce qu’on ne se refait pas

Nous sommes mardi, mais je crois que je commence quand même à bien me connaître. Ça  fait longtemps maintenant que je ne me la zouz’ plus. Il est loin déjà, l’été de mes (presque)  dix-sept ans quand j’ai lu  » Bonjour tristesse » allongée à plat ventre sur mon lit, les pattes en l’air, sans sortir de ma chambre tant que le livre ne fût pas fini.  On n’est pas sérieux à dix-sept ans, mais on lit, Hugo, Baudelaire, Rousseau, Louis-Ferdinand Céline et… Sagan. Et lire Sagan peut mener à  Paul Eluard, Proust et Jean-Paul Sartre. Pourquoi Jean-Paul Sartre ( « l’agité du bocal » comme l’appelait L-F C) ? Parce que Sagan a été très  profondément  marquée par l’oeuvre de Sartre  Elle en est restée si fortement imprégnée qu’on retrouve tous les accents sartriens dans son oeuvre à  elle

Sagan, une de mes plus marquantes rencontres en littérature. Et dans la vraie vie ( oui peut-être bien auss. Même si elle fût brève).

WHAT ELSE ?

 Je ne voudrais pas terminer ce billet sans avoir partagé avec vous un tout récent poème de notre nouvelle très-actuelle-déjà-célèbre-nouvelle-Françoise-Sagan, Cécile Coulon, romancière, nouvelliste et poétesse. Née en 1990, elle a écrit et publié son premier livre à seize ans,  » Voleur de vie », « Une bête au paradis » ( Prix 2019 du journal Le monde) étant son dixième après  « Trois saisons d’orage » ( Prix des Libraires 2017)   avec entre temps, « Les Ronces », recueil de poésie ( Prix Apolinaire 2018).

ET AUSSI TON PRÉNOM

Je devrais parler du soleil qui flottait sur la ligne d’horizon
comme un ballon crevé sous le panier de basket
fixé sur le mur dans l’arrière-cour
de notre première maison,

je devrais parler de cette façon que nous avions
de débarrasser la table d’un seul geste :
empilant les assiettes, puis dessus les couverts
et dans l’autre main les verres de vin,
tout cela dans l’évier. La vaisselle mon amour
nous la faisions le lendemain matin.

Je devrais parler des soirs où nous voulions
baiser comme baisent les amoureux après
une longue séparation ; seulement le voyage
m’avait fatiguée, le train était plein et le ciel
bas sur la ferraille. J’avais envie de toi mais
plus encore de dormir et je tombais assoupie
pleine de mon désir comme le train de voyageurs.

Je devrais parler de ce que dure, en réalité,
une heure, une pauvre petite heure quand
il s’agit d’attendre la personne qu’on aime
lorsqu’on ne sait pas si cette personne
va choisir de mener avec soi la vie qu’on mène.
C’est une petite heure de grand chagrin
que rien n’apaise. Je devrais parler de ce que dure
cette heure, plus profonde qu’un regard,
plus longue qu’un sapin.

Je devrais parler des raisons que j’ai données
pour ne participer qu’à la destruction
douce et progressive des valeurs acquises
pendant la petite enfance : je devrais parler
de ce que ce fut de grandir avec deux couleurs,
le noir et le vert. Il n’y avait pas d’autre saison,
nous connaissions les nuances, l’ombre
et la lumière, mais nous manquions, terriblement,
de patience.

Je devrais parler du chat qui n’était pas à nous
mais qui vivait avec nous. En l’écrivant
je comprends que nous cheminions de la sorte :
je n’étais pas à toi mais je vivais avec toi
et tu n’as pas fait la différence.
Je devrais parler du corps que l’on ferme
pour réparer le coeur.

Je devrais parler de tout cela mais il manque
la douceur, la musique, le premier verre
face à face sur la moquette du salon.
Mais il manque l’essentiel,
et aussi ton prénom.

Cécile Coulon

Coup de coeur