Ce sont les mots les plus silencieux qui amènent la tempête. Des pensées qui viennent sur des pattes de colombes mènent le monde. -Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), Friedrich Wilhelm Nietzsche…

 

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C’était  la nuit du crash Rio-Paris. Nous aussi on était dans l’avion. Pas dans l’avion qui s’est crashé, mais dans celui qui nous ramenait de New York, au même moment. Enfin il faudra que tu nous donnes ta recette, qu’elle m’a dit Leila presqu’au début de ce vol transatlantique. Parce que ton histoire avec « ton déprimé de naissance », elle donnerait des envies de suicide à la plupart des gens, alors que toi tu donnes l’impression de vivre le nirvana au quotidien.

J’ai regardé ma jolie copine dans sa robe-chemisier blanche de pure jeune-fille au cœur à prendre. Le haut échancré, le cheveu qui se lâchait, avec ce new look, elle n’était plus la Cendrillon chagrinée de la bande, mais bel et bien la nana qui rentrait de vacances et voulait surtout le montrer grâce à ce savant dégradé de couleurs. Du plus foncé aux racines des cheveux qui s’éclaircit à mi longueur jusqu’au blond bébé aux pointes, le but de la manœuvre c’était de faire croire à ses collègues de bureau qu’il avait fait beaucoup  plus beau à New York que partout ailleurs. Le nez tourné vers le hublot, les yeux perdus dans un insondable lointain,  elle affichait  une réprobation désolée…

Et encore à ce moment-là, je l’ai trouvée plutôt gentille, parce que d’habitude, elle disait « ton psychopathe ». Oh, juste un délit de faciès: « quoi sa gueule, qu’est-ce qu’elle a sa gueule ? ». Et le fait que Leïla se trompe de personnage, ça ne jouait pas en ma faveur. Oui, j’ai bien dit « de » (personnage) et non pas « sur »… (Parce que, à dire vrai, avec Leïla j’avais compris une chose : moins je lui en raconterais sur my private life, et mieux je me porterais)…

Toujours est-il que la conversation était partie à propos d’un sondage réalisé aux States, sur « le plus grand regret des gens », et je vous donne en mille celui qui était arrivé en tête… c’était… c’était… « De ne pas avoir assez aimé ». Or, ce n’est pas gai, je trouve, d’avoir à faire ce terrible constat.

Enfin bref, de fil en aiguille, on s’est mises à disserter sur l’amour. Ah l’amour -ça en fait couler de l’encre et de la salive, quand ce n’est pas les larmes.

– Un histoire d’amour qui dure, dure, perdure, tu y crois, toi ?

– Bien sûr, parce qu’elle peut se transformer et heureusement ! Que je lui ai répondu à Leïla.

Bon d’accord, si on laisse la situation pourrir, c’est sûre que la love-story, elle se délite, et alors là, c’est inéluctable que ça s’arrête. Surtout que certaines passions amoureuses sontdestructrices. Mais ça n’empêche que d’autres sont fortes et belles. Puis tu as aussi des gensqui s’épanouissent dans la douceur d’un amour tranquille, complice… l’amitié, quasiment. Et ça, c’est magnifique.

– Mais c’est quoi l’amour alors ?

– Ben euh… pour moi, Leïla, c’est le bonheur d’être ensemble. Ensemble dans nos têtes, oui déjà. Puis de partager de bons moment, de temps en temps, mais pas forcément  le même toit. L’amour, c’est se réjouir de l’existence de l’autre purement et simplement, et tout ne repose pas sur l’apparence physique. C’est beaucoup plus profond que ça.

Pas convaincue la Leïla. Faut dire que pour elle, l’amour ce serait plutôt Disneyland, ce manège enchanté où une jolie copine en robe-chemisier blanche de pure jeune-fille au cœur à prendre  raconte des histoires à dormir debout, non pas pour mieux manger toutes crues les âmes d’enfants que nous sommes, comme pourraient le penser les grands méchants loups (hé, les filles, tous les hommes ne sont pas des Mickey), mais pour mieux se bercer d’illusions, en endormant du même coup, les copines.

Faut dire surtout, qu’on était en train de traverser une zone de turbulences, et que Leïla, elle avait le trouillomètre au dessous de zéro.  J’ai failli lui dire: c’est aussi ça, l’amour, des fois… il arrive qu’on perde le contrôle de soi-même, et qu’on soit obligé de partir plus loin que la mer pour se retrouver. Mais sans amour, on est rien, alors hein ?!

 

« Quand l’amour s’en va, que tout est fini dadou ron ron, dadou ron ron »

Je sais, je chante faux. N’empêche que, lorsque l’amour s’en va, plus rien n’existe. RIEN. C’est le vide total, le GRAND VIDE INTERSIDERAL autour de nous, et en nous. Il n’est plus là. Et puisque il n’est plus là, nous non plus, on voudrait ne plus être là. Disparaitre. Oui disparaitre, et puis c’est tout. Abracadabra -hop, j’ai disparu !

En tout cas, c’est à ce moment-là, précisément que je me suis mise à caresser le projet de rencontrer le grand Sam, en vrai.

Sam, ce magicien habillé tout en noir qui met une cape ou un chapeau sur une colombe, et -hop, la colombe n’est plus là. Aussi personne, absolument personne ne se demande comment et encore moins pourquoi. Les gens rentrent chez eux contents du spectacle.  Quant à ce qu’est devenue l’innocente colombe, tout le monde s’en fiche, comme de son premier bavoir. C’est comme ça, c’est la vie.

Et moi, là, j’aurais voulu être comme cette colombe disparue. Disparue, et puis c’est tout. Même que dans l’avion qui bougeait, cause de l’orage quelque part au dessus des eaux sombres et profondes de l’Atlantique, j’étais la seule à me marrer, alors que les autres passagers à bord étaient morts de peur. Grosse vilaine que je suis, je me marrais  de les voir se gober un, voire deux Lexomil, et parce que je les imaginais en train de serrer les fesses, en chantant dans leur tête « Plus près de toi, mon Dieu »…

Tout ça pour dire que le chagrin d’amour du siècle (le plus énorme de tous les temps), ben ça arrive à tout le monde. Si si, même aux filles qui donnent  «  l’impression de vivre le Nirvana au quotidien ». Si j’vous l’dis!…

 

NB: le prénom de Leïla qui ne s’appelle pas Leïla (mais…) a été changé pour préserver sa vie (très) privée. Ben oui, quand même.

 

 Le Malheur n’approche jamais dans le vacarme, mais dans le bruit feutré du sautillement de la Colombe. -Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), Friedrich Wilhelm Nietzsche…

 

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Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent, ne pourraient exister sans faculté d’oubli -Nietzsche….

 

Souviens-toi d’oublier –Nietzsche…

1

MON AMIE FANNY A DISPARU -Leila était déjà venue la veille, pour signaler cette disparition qui n’inquiétait qu’elle. En fait, un adulte qui disparaît, c’est banal à pleurer, et il n’y avait qu’elle, Leila, pour renifler aussi peu discrètement, alors qu’elle venait de lancer la procédure de signalement et de recherche officielle  auprès des services compétents, comme il est prévu dans l’article 6 de la charte de l’Accueil du public et l’assistance aux victimes, affichée dans le commissariat de police.

-Bon, je garde la photo de votre amie. Toutefois, comme je vous le disais hier, tout majeur disparu peut lors de sa découverte, s’opposer à la  communication de ses nouvelles coordonnées.

-Euh, je dois comprendre que, si vous la retrouvez, il se pourrait que je ne le sache pas?

-Bien sûr que si, vous serez informée, mais sans plus de détails.

SOUPIR…

-Vous comprenez, j’espère: Fanny n’est pas du genre à disparaître, comme ça, du jour au lendemain, sans donner d’explications à son entourage? (Re-soupir)… Et surtout pas à moi qui suis sa meilleure amie depuis nos années collège. En plus, nous partageons le même appartement.

-Je comprends. Oui, je comprends l’inquiétude soulevée par un tel changement de comportement. Cependant, les statistiques sont là pour prouver que, dans la plupart des cas, il y a plus de peur que de mal.

-Sauf que j’ai quelques indices pas très rassurants, car non seulement ça fait cinq jours que je suis sans nouvelles de Fanny, mais lorsque j’essaie de la joindre sur son portable, je tombe directement sur le répondeur. Et ce, quelque soit l’heure… (Et que je renifle encore un bon coup !). Or, ce qui me rend de plus en plus folle d’inquiétude au fil du temps qui passe, c’est que Fanny n’était plus la même depuis sa rencontre avec l’autre…

A ce moment là, précisément, Leila se mordit les lèvres très fortement, comme si elle voulait empêcher le mot, « psychopathe », de sortir de sa bouche si sèche, qu’elle ne pouvait plus déglutir. Elle se tortillait sur le siège inconfortable, les entrailles  liquéfiées. Et malgré la chaleur étouffante qui régnait dans la pièce exiguë, elle frissonna en essuyant d’un revers de main, les gouttes de sueur froide qui perlaient de son front.

L’autre ? Le flic semblait l’interroger du regard.

-Nan, rien. C’est juste une impression que j’ai eue en voyant la photo de ce type. Laid à faire peur.  J’me suis souvent demandé ce que Fanny pouvait bien lui trouver… Mais depuis ce coup de foudre sans doute trop beau pour être vrai, elle ne me disait plus rien du tout. Aussi je me suis dit qu’elle était peut-être tombée sur un sinistre crétin. En tout cas, ces derniers jours, je voyais bien que quelque chose la mâchait…

-On ne sait jamais tout d’une personne, aussi proche de nous, soit-elle.

-Ben ça…

« C’est le moins qu’on puisse dire », pensa Leila. Mais elle n’avait pas fini sa phrase, parce qu’elle se reprochait d’en avoir peut-être déjà trop dit, et elle resta silencieuse jusqu’à ce que son interlocuteur se lève.

-On se tient au courant mutuellement. Au revoir madame.

-Entendu. Merci beaucoup.

Oui, elle avait éprouvé une certaine gratitude envers ce flic qui en réalité ne faisait que son boulot, tout simplement parce qu’il s’était montré un brin compatissant. Mais plus encore, parce que sa poignée de main signifiait la fin de l’entretien, et tandis que l’émotion avait laissé la place à une angoisse qui lui coupait presque la respiration, Leila n’avait plus qu’une hâte, sortir de cette fournaise où elle brûlait comme en enfer… respirer l’air plus frais de cette fin de journée de juillet… marcher pour dégourdir ses jambes lourdes…

Aussi, elle arrivait maintenant au n°3 de la rue où elles habitaient, Fanny et elle. Son amie occupait tellement son esprit qu’en se regardant dans la vitrine du libraire, en bas de leur immeuble, elle la vit derrière elle, puis posée sur son épaule, comme une colombe. Soudain un parfum douceâtre et sucré de vanille flottait dans l’air tiède, un peu écoeurant, comme ce jour-la dans l’avion qui les ramenait d’un week-end prolongé à New York. La colombe ! Comment n’avait-elle pas pensé plutôt à cette histoire de colombe que lui avait racontée Fanny, après ce vol transatlantique pourtant mémorable ? La colombe et ce drôle de magicien habillé tout en noir qui a mis sa cape sur elle, et -hop, plus de colombe ! Monde de merde content du spectacle, mais qui ne se souciait même pas de savoir ce que cette colombe était devenue ! Eh bien, elle, Leila, se jura de remuer ciel et terre, mais elle saurait

2

En arrivant dans l’appartement, Leila vit Gladys, la voisine du sixième qui l’attendait en fumant une cigarette, à la fenêtre de la cuisine.  Etudiante en lettres, Gladys rendait de menus services aux gens de l’immeuble qui la gratifiaient d’un billet, en échange de quelques courses chez les petits commerçants du coin, un coup d’aspirateur par ci par là, une peu de baby-sitting… enfin tout ce qui lui permettait de finir le mois, sans trop crever la dalle. C’est pour ça qu’elle avait les clefs de l’appartement de Leila et de Fanny, avec lesquelles elle était devenue amie, et on ne comptait plus les soirées pyjama entre filles, qu’elles passaient à refaire le monde jusqu’à pas d’heure.

– Alors ?

Gladys venait d’éteindre sa cigarette à moitié consommée dans le cendrier posé sur le rebord de la fenêtre grande ouverte.  Levant une main pour glisser une mèche de ses cheveux derrière son oreille, elle dévisagea Leila un moment, comme pour chercher dans cette mine tirée, la réponse qui avait tant tardé à venir.

-Rien, fit Leila en soupirant. Aucune nouvelle. Là, je reviens du commissariat, mais si tu veux mon avis, ce n’est pas sur les flics qu’il va falloir compter. Pour les faire bouger, il faudrait des arguments autrement plus béton que le simple fait d’avoir été plantée par ma meilleure amie, avec un loyer de deux mille Euros sur le dos.

-Ah oui ?! Et que Fanny soit tombée dans les pattes d’un psychopathe, ce n’est pas un argument béton, peut-être ?

-Ben euh… c’est à dire que… oui, je trouve que ce mec a une gueule de psychopathe. Mais qu’est-ce qui me prouve que c’en est un -hein ?  Il est laid, horriblement laid -et après ? J’me vois mal dire au flic, « mon amie sort avec un mec tellement affreux que, c’est forcément un serial killer ».  T’imagines, si tous les moches étaient des tueurs potentiels, on serait en sécurité nulle part.

Assise à la table ovale en marbre recouvert de deux sets aux couleurs indiennes, Leila qui avait rempli d’eau bouillante un mug anglais, rajouta un sachet de thé vert.

-Oh sorry, Gladys, je n’ai même pas pensé à te demander si tu en voulais un ?!

Sur le plan de travail, à côté des filles, la bouilloire était débranchée, mais le bec fumait encore.  Gladys y jeta un regard rapide, hésitante:  » ça me tente, mais déjà qu’avec les trois litres d’eau que j’ai bus aujourd’hui, je n’arrête pas de pisser »…

-Nan, finalement,  j’prendrai un kawa, plus tard. Dis-moi, Leila: pour en revenir à Fanny, ça faisait longtemps qu’elle sortait avec ce type ? C’est bizarre, parce qu’elle n’en parlait jamais.

-« Sortait » est un bien grand mot, dans la mesure où ils ne se sont presque jamais vus.  Une ou deux fois, trois, tout au plus. « Ce n’est pas de sa faute à lui, ni la mienne, qu’elle me disait. Il vit là-bas, moi ici. Il a ses obligations, moi les miennes ».

-Ben justement, comment ils se sont rencontrés ?

-Alors ça, mystère et boule de gomme ! Tout ce que je peux te dire, c’est qu’en novembre dernier, Fanny est partie tout un week-end. Et comme c’était la première et qu’elle ne m’avait pas prévenue avant, ne la voyant pas rentrer le vendredi soir, je l’ai appelée. C’est là qu’elle m’a répondu de ne pas m’inquiéter, mais qu’elle allait être obligée de raccrocher. J’ai compris qu’elle se trouvait dans un train, parce que j’entendais une voix masculine derrière, qui, sortant d’un haut parleur SNCF, annonçait aux voyageurs que le train entrait en gare de Clermont-Ferrand, le terminus. Puis, ça a coupé, alors que Fanny me disait, « bisous, à dim… « .  Après, impossible de la joindre, elle avait éteint son portable. Clermont-Ferrand ?! J’étais sciée ! Attends, y’a rien dans ce bled, à part Michelin. Je le sais pour l’avoir vu au journal télévisé.  Clermont-Ferrand, c’est un trou au milieu des montagnes, pour ne pas dire de nulle part.  Sont désertiques les montagnes, et rondes, pas comme ailleurs…  Puis, au fond de ce trou, t’as un clocher, des toits de maisons et surtout Michelin… Michelin avec ses ouvriers en grève qui geulent devant l’usine.  Et pardessus tout ça, du brouillard. Plein de brouillard !  Un brouillard épais, crasseux…  Qu’est-ce Fanny pouvait bien faire, dans cette ville recouverte de brouillard ? J’ai passé le week-end à penser à ça…

Leila s’arrêta de parler, pour boire son thé à petites gorgées. Malgré l’heure avancée du soir, la température extérieure était encore très élevée. Le thé ne risquait pas de refroidir.

Le soleil se couchait maintenant sur les toits des immeubles, en face, embrasant les façades haussmanniennes. Gladys se ralluma une cigarette. Debout, elle apparaissait de dos, devant la fenêtre, soufflant sa fumée sur le dehors…  Puis elle fit une pirouette sur ses baskets, afin de relancer la conversation, tout en observant Leila dont le regard fixait les carreaux de faïence au dessus de l’évier.

-Elle a bien dû te dire quelque chose, Fanny, après ce week-end en Auvergne.

Leila se contenta de répondre par une moue qui semblait affirmer que non. En fait, dans sa tête,  elle revoyait Fanny débarquer  de Clermont-Ferrand -sac à dos sur une veste de l’armée, casquette assortie à son pantalon de treillis et des rangers boueuses aux pieds. « Mais… mais, c’est quoi c’t’accoutrement ? A y’est c’est fini, le glam ? (Fanny était journaliste free-lance dans la mode) Un journal qui t’a expédie pour un reportage éclair en Afghanistan ? »… Aussi Fanny l’avait envoyé balader, lui répondant que ce n’était pas parce qu’elles étaient now colocataires, que ça l’autorisait à s’immiscer dans sa vie privée. « Je ne m’occupe pas de ta vie, ne t’occupe pas de la mienne, s’il te plait, Leila ». Sur ce, non seulement Fanny était parti directement se coucher, mais elle avait évité  les têtes à tête avec Leila au cours de la semaine qui suivit.

-Leila ?

-Oui ?

-Si ça se trouve, ce mec est ouvrier chez Michelin. Ce serait déjà plus plausible que magicien, nan ?

-Ben pourtant, un jour où elle était mieux disposée, Fanny m’a montré une photo de lui, dans sa tenue de magicien.  Elle m’a expliqué qu’il contactait des présidents de clubs du troisième age, des délégués de comités d’entreprises, des responsables de maisons de retraite ou dans les mairies, pour leur proposer des spectacles.

– Ah ouais?! Elle t’a expliqué ce qu’il faisait comme tours de magie, Fanny ?

-Entre autres, qu’il mettait sa cape ou son chapeau -chais plus, sur une colombe qu’il tenait sur sa main, et -hop, la colombe disparaissait.  D’ailleurs, ça, elle me l’a raconté le lundi de Pentecôte, ça ne s’oublie pas !  Parce l’avant veille, dans l’avion, en revenant des New York, on avait traversé des zones de turbulences, et tout le monde flippait. Sauf elle. Ce n’est  qu’après qu’elle m’a avoué qu’elle aurait voulu être cette colombe, et pouvoir disparaître de sa main à lui.  Sans qu’aucun crime ne soit commis, pour qu’il n’y ait pas de  coupable, et que personne ne se demande pourquoi…

– Ben putain, elle était déprimée !

-Tu penses: il n’était plus là, alors elle ne voulait plus être là, non plus. Parce que figure-toi que, pendant tout le séjour dans la Big Apple, elle a trimballé son portable partout où on allait. C’est tout juste si, elle ne dormait avec.  Accrochée à la certitude qu’il était arrivé quelque chose de grave à son mec, parce qu’il ne l’appelait pas d’avantage qu’il ne répondait, quand c’était elle qui essayait désespérément de le joindre.

-Peut-être qu’il voulait la quitter, et qu’il avait éteint son portable, tout simplement pour ne pas avoir à lui donner d’explications. Les hommes sont lâches, tu sais…

-J’en sais rien. Ou plutôt si, je sais une chose: c’est qu’ensuite, Fanny ne m’a plus jamais rien dit. Dès que j’essayais de savoir pourquoi elle paraissait si contrariée, elle se renfermait sur elle-même, comme une huître dans sa coquille, et passait tout le reste de la soirée, silencieuse et concentrée devant l’ordi.

-Ben moi, tu vois, ça me la coupe tout ça. Parce que déjà, les auvergnats, je les imaginais plutôt descendants de bougnats qu’ouvriers chez Michelin. Et surtout pas magiciens !  Tu savais, toi, que Fanfan le patron du Belvédère est clermontois ? Tiens, demain, en allant chercher mes clopes, j’essaierai de le brancher là-dessus.

– Le brancher sur quoi ?

– Ben la disparition de Fanny, pardi. Fanfan, Fanny… c’est chez lui qu’elle va boire son express, tous les matins avant de prendre le métro. Pis, j’lui demanderai si, par hasard, il ne connaitrait pas un clermontois comme lui, qui serait magicien…  Ooooh mais, j’ai même une idée encore meilleure: madame machin, la voisine du dessous, elle travaille dans une boite où, chargés par des créanciers, ils recherchent des gens qui sont partis en laissant une ardoise.

-Oui, et alors ?  Je suppose que lorsqu’un créancier demande à madame machin de retrouver un mauvais payeur, il lui fournit un minimum d’éléments pour la mettre sur la piste. Le nom, prénom, la date de naissance… un lieu de départ…

-Hé, le lieu de départ, on l’a. C’est bien Clermont-Ferrand, non ?

-Bien sûr. Mais le reste ? Bon sang, Gladys !  Fanny qui est du 24 mars m’a dit que l’anniversaire de Sam… purée, je me ferais jamais à ce prénom ! J’ai connu un chien qui s’appelait Sam. Oui, bon passons. Je disais donc que Fanny qui est du 24 mars m’a dit que l’anniversaire de Sam, tombait deux jours après le sien.  Il serait donc du 26 mars. Et l’année va-t-être facile à trouver, puisque d’après Fanny encore, Sam avait dix ans, l’année où Elvis Presley est mort.  Euh, tu le sais, toi, en quelle année, il est mort, Elvis Presley ?

-Nan, mais on va demander ça tout de suite à notre ami Google.

Elles foncèrent directement dans la salle de séjour où se trouvait l’ordi.  Et après avoir trouvé ce qu’elles cherchaient -l’année de la mort du king, nous sommes d’accord, n’est-ce pas ? Alors oui, seulement après ça, elles iraient sonner chez la voisine du dessous. Mouais…  sauf qu’il leur manquerait le nom de famille, et que, tout à leur excitation, elles n’y songeaient pas encore.

Ce jour-là de juillet venait tout juste de s’incliner devant la nuit tombée d’un coup. Aussi, après avoir mis l’ordi en route, elles allumèrent la lampe sur le bureau. Ou plus exactement,  l’une alluma la lampe, pendant que l’autre filait dans la cuisine, pour préparer deux tasses de Nescafé qu’elle ramena sur un plateau.  La nuit serait longue…

3

Au même moment, dans une forêt d’Auvergne, à proximité d’un lac de cratère, un homme qui s’était endormi au pied d’un arbre en fin d’après midi, se réveilla en sursaut. Sans doute avait-il senti la nuit le recouvrir de son linceul. Il frissonna, se demandant où il était…

Il y a des moments dans l’existence où la question de penser autrement qu’on a pensé jusque-là se pose sérieusement, parce qu’il serait grand temps de percevoir la vie autrement qu’on la voie, nous. Sans quoi, on se retrouve dans l’incapacité totale de voir, regarder, ne serait-ce qu’apercevoir ce que la vie, notre vie -après bien des malheurs, parfois, est enfin disposée à nous offrir. Car une chose est sûre, la vie ne fait pas que prendre, elle donne aussi. Beaucoup !

Mais voilà, lui, l’homme de la forêt n’était même pas en état de penser à sa vieille Méhari qu’il avait laissée, garée sur le parking, là-bas à côté de la buvette envahie par des touristes juilletistes. C’était surtout les deux tourtereaux en train de roucouler devant leurs coupes de glaces qui l’avaient fait fuir dans le ricanement mauvais de la douleur revenue par leur faute. Lui, si peu enclin aux épanchements sentimentaux et si avare de paroles, n’avaient alors pas su mettre de mots sur ses maux. Il était donc loin -bien loin de penser que ce drôle de sentiment qui lui envahissait subrepticement l’âme, ça pouvait être l’amour. D’abord, l’amour ça n’arrive qu’aux autres.  Et puis, c’est mystérieux, l’amour… Et capricieux ! Ça vient jamais quand on l’attend, ça arrive soit trop tôt, alors qu’on n’est pas prêt à l’accueillir… soit trop tard, quand on y croit plus.  Aussi, parfois il se cache derrière une souffrance indicible, se terre dans la clameur du silence… En tout cas, l’amour qui ne dit pas son nom, c’était pour lui, l’homme de la forêt, comme ces ronds dans l’eau…

Il avait jeté un caillou dans le lac, comme ça machinalement, sans réfléchir… ni eu le temps de voir le caillou couler -flop ! Il savait que le caillou était là, au fond. Ou plutôt, il le devinait à cause des cercles à la surface de l’eau, et qui s’éloignaient de l’endroit où le caillou venait de tomber.  L’homme parcourait du regard ces cercles, passant du plus gros au plus minuscule, comme ça sans aucune autre logique que celle de l’amour enfoui dans les tréfonds son être… l’amour singulier et secret, non pas tel qu’on lui aurait appris, mais tel qu’il le pressentait  en même temps qu’il le chassait. Ainsi, de cercle en cercle, ça se précisait, malgré lui. Mais il n’était pas encore en mesure de comprendre ce que lui disait sa souffrance de plus en plus aiguë, jusqu’à la plongée au plus profond du désespoir…

Mais qu’elle se casse, putain qu’elle se casse de ma tête, ou je la jette… je me jette à l’eau !!!

Tout. Il aurait pourtant tout donné pour réentendre cette voix qui faisait la pluie et le beau temps sur sa misérable existence. Oui, tout ! Mais il n’en était pas conscient. Et alors que l’air des grands espaces alentour devenait moins important pour respirer que cette voix au visage de petit chat trempé sous une pluie battante,  il maudissait ces sales petites frappes qui lui avaient volé son portable.

Il était là, debout sur ses jambes flageolantes. Sa peau, ses muscles, ses os lui faisaient mal. Mais l’amour sait rester silencieux. Comme la souffrance… Et il arrive qu’il passe par des chemins détournés, caillouteux, accidentés, au point qu’on ne sait plus où mettre les pieds, voire une rupture suivie de nuits d’insomnies et de longues journées de chagrin. Et puis, un jour, vient la colère. La colère enfin ! La délivrance !

Il se souvenait, à présent: tombé d’un coup, le sommeil l’avait saisi dans sa rage. L’instant d’avant, tous les noms d’oiseau y étaient passés, les insultes, les invectives… tous ces mots assassins qui, à coup sûr, tuent l’amour sans que le crime n’ait été prémédité…

Oui l’homme se souvenait maintenant…  Il se souvenait jusqu’à la nausée, de sa bouche sèche, son souffle court… son crâne si lourd au niveau de la nuque… cette barre sur le front, juste au dessus des yeux… et son mal de ventre accompagné d’un chapelet de pets qui répandaient dans l’air une odeur d’oeuf pourri… Même qu’il avait vomi sur ses chaussures.

Son dos douloureux appuyé au tronc de l’arbre, les bras croisés, il se sentit devenir fou. Pourquoi s’était-il réveillé alors qu’il lui manquait la moitié de son être ?! Grondement de tonnerre ! Eclairs ! Ne savait-il pas que celui qui jette une pierre ou un caillou dans le lac Pavin déclenche la fureur des éléments ?

A cet instant précisément où l’orage éclatait, et où des trombes d’eau du ciel s’abattirent sur la forêt en remplissant le lac prêt à déborder, la foudre frappa si fort, que l’homme s’effondra en même temps qu’il sentait le frôlement de cette chose qu’il n’avait pas su nommer, et qui, d’ailleurs, n’avait peut-être jamais existé, mais qui pourtant revenait dans l’éblouissement de sa réalité irréelle: l’Amour avec un grand A. L’Amour absolu…

A Paris, l’orage annoncé par Météo France s’était finalement tenu à distance de la capitale. Or il était maintenant loin derrière, ou plutôt devant, et plus exactement, quelque part dans le centre de la France. Mais les filles avaient éteint l’ordinateur et débranché le modem, par simple mesure de précautions. Toujours est-il qu’elles se coucheraient, ce soir, moins ignorantes qu’elles ne s’étaient levées ce matin: elles connaissaient, maintenant, l’année de la mort du King: 1977, le 16 août (Merci Google!). Il n’était donc pas sorcier d’en conclure que Sam était né le 26 mars 1967, à Clermont-Ferrand, Puy de Dôme… et qu’il avait donc 42 ans, comme le King quand il mort. Oui, mais son nom de famille, me demanderez-vous ? Eh bien justement, c’est en fouillant dans la chambre de Fanny, qu’elles étaient tombées sur -non pas le nom de famille de Sam, mais sur ce grand bloc quadrillé de 160 pages que Fanny noircissait sans doute le soir, avant de se coucher, et qu’elle glissait sous son lit, au moment où sa vue brouillée ne lui permettait plus d’écrire.  Et ça, non, plus, ce n’était pas sorcier à deviner, vu que les larmes avaient dilué l’encre, rendant certaines lignes illisibles.

-Putain, Leila, j’ai trop les boules de lire ça ! Fanny souffrait à en crever, et on a rien vu.

-Moi si, je le savais. Je le savais sans le savoir. J’voyais bien que Fanny était morose. Agressive aussi, par moments. Et en même temps tellement renfermée, que je ne pouvais être sûre de rien. J’te jure, si j’tenais ce fils de pute, magicien de mes deux !… Gladys ?

-Oui ?

-Si madame Machin nous trouve l’adresse, tu serais partante pour Clermont-Ferrand ?

-Je veux, oui ! On part quand, demain ?

Demain, c’était aujourd’hui. Et aujourd’hui, c’était samedi, madame machin n’allait pas au bureau. Mais ce salopard ne perdait rien pour attendre.

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Mais où es-tu Fanny?

 

4

-Ca ne t’est pas venu à l’idée que Fanny ne tient peut-être pas à ce qu’on la retrouve ?

Leila coula un regard las sur Gladys qu’elle voyait de profil. Puis, fermant les yeux une fraction de seconde, elle laissa passer un long silence entrecoupé de soupirs. Les mots de Gladys flottèrent dans les grandes bouffées mentholées de sa cigarette.

Deux jours avaient passé, sans qu’aucune lueur d’espoir ne se profile. Puis trois, quatre… Et toujours rien du côté de madame Machin. Les deux premiers jours, samedi, dimanche, comme elles avaient trouvé porte close chez la voisine du 2e, Gladys en avait conclu que cette brave dame s’était absentée pour le week-end. «  Ca lui arrive de partir chez son fils, dans une vieille  baraque qu’il retape à la cambrousse ». Mais le quatrième jour, cela ne fit plus aucun doute : « elle est en vacances, madame Machin. La concierge me l’a confirmé ce matin ».

-Chuis désolée, Leila, de t’apporter cette mauvaise nouvelle, mais il va falloir qu’on se débrouille par nos propres moyens.

Cet après-midi-là, du mardi, Gladys était venue attendre Leila à la sortie de son travail. A 17 heures, le soleil tapait fort encore. Ni l’une ni l’autre n’étant pressée d’aller s’enfermer, elles avaient décidé de rentrer à pied Et c’est ainsi que, chemin faisant de Saint Michel au boulevard Saint Germain, leurs pas les avaient portées jusqu’au jardin du Luxembourg.

C’est donc là qu’on les retrouve, assises sur un banc –jambes croisées, leur sac à main sur les genoux, dans une attitude familière et complice, avec leurs têtes qui se rapprochaient inconsciemment, par moments. Pourtant, elles ne se parlaient presque pas.  Gladys regardait une mouflette qui faisait des bulles de savon, comme si elle s’attendait à voir Fanny réapparaître de cette façon… Et pourquoi pas, après tout ? En tout cas, le souvenir irisé de Fanny revenait, semblable à ces bulles de savon bleutées et transparentes que Gwladys suivait des yeux, alors qu’elles voletaient dans l’air, éphémères… Oui, éphémères comme Fanny, car appelées à éclater et disparaître à chaque instant, elles aussi. Mais en même temps, incroyablement tenaces. Comme le souvenir de Fanny… Fanny là-bas, dans l’extrêmement lointain des espaces infinis et le silence assourdissant des solitudes sauvages, mais c’en était limite miraculeux, car Gladys ne pouvait pas imaginer Fanny, autrement qu’avec son p’tit sourire en coin et ses mèches brunes sortant de sa casquette de base ball.

-Tu te rappelles, Leila, le jour où elle t’a sorti que tu regardais les gosses avec l’expression d’une vache qui verrait un train passer ?

-C’est dingue, ça, Gladys ! Je pensais exactement à la même chose que toi !

Si Leila se rappelait… Et comment !!! Fermant les yeux encore une fois, elle revit la scène : les rires des mômes qui cascadaient autour du bassin…  le ciel qui était d’un bleu lumineux par endroits, et les nuages blancs qui cachaient le soleil d’hiver… Aussi Fanny qui n’en était qu’au début de son histoire avec son auvergnat, avait dit ça sur un ton léger. Elle resplendissait, assise ici, sur ce même banc où elles étaient trois.

Une main sur l’estomac, Leila se mordit les lèvres, se disant qu’elles étaient toujours trois. Mais trois moins une… Tout s’était assombri d’un coup, et l’obscure inquiétude qu’elle sentait monter, lui ramenait maintenant d’autres phrases dans sa tête. Celles du grand bloc quadrillé, sur lequel Fanny avait décrit, dans les avant dernières pages, son ressentiment envers l’autre. « Ressentiment qui n’avait d’égal que cette étrange fascination qu’il exerçait sur moi »…C’était clair que ce mec n’avait rien d’un tendre, et la disparition de Fanny rien à voir avec un quelconque tour de magie.  Pour preuve : «  je venais de lui dire « je t’aime », juste ça, « je t’aime », et il me regardait comme si je l’avais insulté. L’espace d’un instant, j’ai vu ses yeux briller d’une espèce de lueur de folie glaçante »…

-Leila, tu pleures ?

Leila secoua la tête. Non.

-Mais si, enfin, ne dis pas le contraire !

-Viens, Gladys, rentrons. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, il faut absolument que je dorme, sinon je vais craquer.

A la minute même où elles se levèrent, le souvenir de Fanny fila comme un long trait de lumière dans la poussière et la rumeur environnante.

Et alors que le soleil jetait ses derniers feux dans leurs cheveux, teintant d’acajou les longues boucles de Leila, celle-ci était loin de se douter de l’énorme surprise qui les attendait en rentrant. Toujours est-il que, ce n’était pas encore cette nuit-là qu’elle pourrait dormir.

5

Partout ailleurs, les gens se seraient inquiétés de voir cette grande fille maigre et livide, traînant son chagrin comme un boulet qui ralentissait son pas dans la poussière brûlante des trottoirs. Ici, à Paris, on ne voyait même pas les larmes qui n’arrivaient pas à sécher sur son visage émacié.

C’est la musique de l’autoradio qui avait dû attirer le regard humide et fiévreux de Leila. Les voix de Johnny Cash et de June Carter sortaient tour à tour d’une voiture noire aux vitres descendues, se fondant dans le ronronnement du moteur, la moiteur de l’air et l’ombre vert bouteille d’un grand marronnier. Il n’était pas encore dix-neuf heures, et les branches feuillues de l’arbre jouaient avec la lumière dorée de cette fin d’après midi d’été, la cassant, puis jetant les morceaux sur le toit de la voiture à la carrosserie flambant neuve. Stoïque sous son chapeau de cow-boy, l’homme qui était à l’intérieur à la place du chauffeur, fixait la rue droit devant, une cigarette roulée aux lèvres, et le bras gauche nonchalamment posée sur la portière entrouverte… Leila s’était figée. Cette chanson,Cause I love you, que Fanny écoutait en boucle la veille encore de sa disparition, lui chavirait le cœur.

Gladys qui était arrivée à l’entrée du porche avant de s’apercevoir que Leila ne suivait plus, se retourna et la vit à la hauteur de la boulangerie. C’était l’heure où les gens qui rentrent de leur travail, font la queue jusqu’au trottoir, pour acheter leur pain. Se tortillant derrière un géant à queue de cheval, elle sortait juste la tête de cette file en sueur. Revenue sur ses pas, Gladys recula, surprise et troublée par  ce qu’elle croyait lire dans le regard de Leila qui  lui désignait d’un mouvement de menton, la voiture noire en stationnement.

-Oui, et alors ? Qu’est-ce qui t’intrigue le plus, c’est la bagnole ou le cow-boy dedans ?

– Chuuut ! Il faudrait que je le voie de face pour être sûre.

-Attends, Leila, tu penses à qui, là ? Ne me dis pas que…

Leila hocha la tête. Eh si.

-M’enfin c’est du délire ! Moi, ce que je vois, c’est un cow-boy, pas un magicien. A la limite, tu pourrais te demander ce qu’il a foutu John Wayne pour s’être perdu jusqu’ici, surtout que ça fait un bail qu’il est mort, paix à son âme !

En tout autre circonstance, elles auraient sûrement pouffé de rire, car enfin il faut l’avouer, ce n’est pas tous les jours qu’on voit un cow-boy à Paris. « Waw, oui quand même ! Dans le genre plus ringard que ça, tu meurs »…

-Merde, Gladys ! Ne parle pas si fort, il va nous entendre ! Tiens avance, puisqu’on est là, j’vais prendre une ficelle, fit Leila  en poussant Gladys à l’intérieur de la boulangerie.

Deux ou trois minutes après, son pressentiment réprimé, Leila ressortait avec une baguette sous le bras, il n’y avait plus de ficelle. « T’as raison, j’dois m’tromper. La voiture est immatriculée 75 ».

Le vieil ascenseur suspendu dans sa cage ne leur ayant jamais inspiré confiance, elles montèrent comme d’habitude les trois étages à pied. Et là, sur le palier, elles n’en crurent pas leurs yeux ! Pour une surprise, c’en était une !  Et à dire vrai, la première bonne surprise en dix jours.  Toute vibrante d’impatience et tout en exubérance dans une  tunique vaporeuse aux couleurs acidulées qui allaient trop bien avec son teint de pêche, son sourire  au gloss abricot et la blondeur de ses mèches qui n’était pas sans rappeler le blé mur aux moissons, madame machin les attendait devant la porte de l’appartement. Elle irradiait. « Ah, vous voilà ! ».

-Bah…Fanny n’est pas avec vous ?!

Une constatation sans doute, plus qu’une question, car l’espace d’un instant son visage lisse et reposé s’était légèrement voilé, un peu comme quand un nuage passe dans le ciel de juillet, mais ça ne dure pas longtemps, le soleil réapparaît aussitôt.

-Je pensais qu’elle m’appellerait, une fois là-bas. Elle m’avait promis de passer boire un café, et voir l’état d’avancement des travaux dans la maison, par la même occasion. Euh, je peux entrer ?

-Je vous en prie, répondit Leila, alors qu’elle reculait pour laisser passer la voisine. Ne faites pas attention au désordre.

Depuis quelques jours, Leila ne se donnait même plus la peine d’ouvrir les volets. Une boite de pizza et une canette vide de Coca traînaient sur la table basse. Vestiges d’un repas de la veille que Gladys s’activa à débarrasser, pendant que Leila s’était éclipsée dans la cuisine, le temps de préparer trois tasses de Nescafé. Comme le canapé semblait lui tendre les bras, madame machin sut tout de suite où poser ses fesses.  C’est l’espoir –l’espoir moulé dans un Slim, qui venait de s’installer dans la quiétude poisseuse du salon, tout l’espoir que Leila et Gladys avaient mis en la voisine du deuxième. Et j’aime autant vous dire qu’à ce moment-là, précisément, et même après avoir entamé le deuxième pot de Nescafé, le cow-boy dans la voiture noire leur était complètement sorti de la tête.

Eh bien, pourtant, quand la nuit recouvrit tout, il était encore là, dans sa voiture qu’il avait déplacée et garée juste en dessous de la fenêtre du salon de l’appartement de Leila et Fanny. Mais cette fois, il avait arrêté le moteur, comme si il était prêt à y passer la nuit entre les grands immeubles gris, où la lueur blafarde des réverbères argentaient les bordures de trottoir, et où le ciel de minuit se réduisait à un ruban scintillant d’étoiles qui s’étirait jusqu’au bout de la rue.

Le regard grave embrumé –mais c’était peut-être la pollution de la grande ville, la fumée de sa cigarette ou un cil, que sais-je…il guettait les allers et venues des silhouettes féminines qui se profilaient de temps à autres dans le carré de lumière de la fenêtre, à présent, grande ouverte, là-haut, au troisième…

 

A suivre

 

(Tous droits réservés)

 

www.kizoa.com_collage_2017-07-13_15-21-52
A paraître….

 

WHAT ELSE?

 

FANNY… suivi de LULLABY et L’ORIGINE DES CHOSES…

 

LA CLEF DE L’ÉNIGME ?… UN SECRET DE FAMILLE…

Non-dits, fantôme transgénérationnel… 25 chapitres pour en arriver-là et se dire que non, le passé qu’on croyait mort ne l’est pas, et qu’on le porte en nous… alors oui à suivre…

3 commentaires sur « SOUVIENS-TOI D’OUBLIER »

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