L’auberge à Baudelaire

Il faut toujours être ivre, de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise, mais enivrez-vous !

BAUDELAIRE*

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En parlant de tête, c’est comme ce Cromagnon d’Oscar Baudot. Son cou de taureau lui enfonçait la sienne de tête dans les épaules. Une drôle de bouille hirsute avec un air halluciné. En gros, une tronche de cake à appeler le 115 parce que la date de limite de vente est dépassée. Je dirais même mieux, si j’osais : photocopie conforme avec Saddam Hussein capturé par les Américains, au sortir de sa cachette de Tikrit.
Quel mytho çui-là en plus ! Du moins, c’est ce que je pensais encore à l’époque : « Il nous prend pour des demeurés, ou quoi ? Lui, un ancien prof de philo et de lettres, à d’autres ! ».

D’après lui, le gros Oscar, sa vie s’était « barrée en couilles » depuis que sa bonne femme était tombée de la fenêtre quand ils habitaient aux Courtilières. À ce qu’il parait, elle faisait pas le ménage, ni la bouffe, rien. Elle aimait pas manger, ni communiquer avec les voisins. Elle aimait juste regarder tracer les avions, là-haut, dans le ciel. Un beau matin – pardon, un sale matin, on l’avait ramassée à la petite cuillère, au pied de la tour. Du septième étage, ça ne pardonne pas. Qu’il nous avait raconté, Oscar, à son arrivée dans le quartier.
Ça allait mieux, à présent qu’il n’en parlait plus du tout.

Une roulée collée au bec, il clignait de l’oeil à cause de la fumée qui lui montait le long de la joue. Faisant comme à chaque fois dans la démesure, il venait de me commander « un p’tit jaune » pour lui et « une absinthe » pour son cleps poétiquement nommé « Baudelaire poilu ». Un bon gros gentil mais pas beau toutou qui souffrait de problèmes intestinaux, et nous polluait l’air de gaz méthane et CO2. Limite Tchernobyl par moments.
Get me out of here !

Anesthésié par ses vesses immondes, Baudelaire poilu tentait de se faire oublier, aplati en carpette devant le poêle éteint, pendant que son maître se la pétait avec ses lunettes de soleil et ses faux accents de la haute. Oscar Baudot le distributeur de journaux gratuits planait au dessus d’un vertige. Un vertige poétique. Sans arrêt à déclamer des vers tirés des Fleurs du mal, comme s’il n’avait plus que la poésie dans le disque dur.
Aussi, lorsque il a approché sa barbe poivre et sel remplie de miettes de pain sous les narines du lecteur du Rousseau, on a tous senti le malaise confusément. Il a raclé un truc énorme et gluant au fond de sa gorge. Croyant qu’il allait lui cracher le glaviot à la figure, toute la salle a retenu son souffle. Même que si j’avais eu mon plateau dans les mains, je l’aurais lâché. Il s’en est donc suivi un instant de silence. Court, mais à couper au couteau.
Plus de peur que de mal, il lui a simplement tapoté l’épaule avec sa grosse paluche remplie de gras de rillettes.

– Savez-vous, mon cher, que Monsieur Charles Baudelaire avait pensé intituler le Promeneur solitaire, le Spleen de Paris » ?

La lueur sale du crépuscule et la buée qui s’était formée sur les vitres rendaient l’atmosphère encore plus pesante. Une ambiance glauque qui nous collait à la peau comme la bouse aux godasses.
N’ayant visiblement rien à partager avec ce marginal, le questionné s’était encore plus replié sur lui-même : chacun sa mouise, mon vieux.
Vexé, Oscar s’en est pris à Mamadou : « qu’est-ce qu’il a encore à glousser, le balayeur municipal ? »

– Me… meu… moi ?

– Oui toi, ducon la joie. Y’a quoi dans ta tête de crépu pour que tu te poiles autant du matin au soir ? Toujours bidonné et content de ton sort pendant que les copains broient du noir. Tu serais sous Prozac, mon gars, que ça m’étonnerait pas.

Toujours rigolard, en effet, comme si la vie n’était qu’un gros gag permanent (chacun son anti-dépresseur, après tout), Mamadou a fait mine de tousser. Puis il s’est tourné vers Oscar.

– Oh, faut pas te fâcher, mon frè. e. Y’a que Mamadou Koulibaly, y se soucie pas des soucis.

– Fais gaffe quand même, avec cette face de roi mage hilare, tu pourrais te faire péter les zygomatiques, à force. Et si tu crois que j’t’ai pas entendu, tout de suite, tu t’mets le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Non mais c’est vrai ça ! T’as pas plus haut gamme comme plaisanterie que ton-chien-qui-pue-qui-pète-qui-prend-son-cul-pour-une-trompette ? !

Sur ce, il a laissé Mamadou à ses délires scatologiques. Tout en remontant, peinard, son vieux froc de velours râpé sur sa bedaine, il est parti en boitillant – « encore cette saloperie d’arthrite » – et grognard – « ça m’fait une belle jambe tes conneries, Banania » – avec son puceux de Baudelaire poilu qui suivait, la queue entre les pattes.
En faisant sa rituelle tournée des tables, avec force tirades en vers baudelairiens, ce lourdaud d’Oscar Baudot pétaradait sur tout ce qui bougeait autour de lui :

 L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge
 Est soufflée, est morte à jamais !
 Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge
 Les martyrs d’un chemin mauvais !

Il répétait ça à qui mieux mieux, il s’en lassait pas, jusqu’à ce que – eurêka, dans toutes ces solitudes aux destins précaires, il trouve enfin celle auprès de qui, il allait réchauffer la sienne : Marion Loiseau, la femme du charcutier. Une ménopausée au look granny chic malgré ses bas à varices, mais quand même un peu rombière sur les bords, et overdosée au Tranxène depuis que son fils Michaël avait épousé au Maroc une gazelle du royaume chérifien, rencontrée en surfant sur le Net, seulement quelques semaines avant. « Pensez, elles connaissent toutes le scénario par coeur : conversion du mécréant (fils de marchand de ralouf ou pas) pour le mariage sur le sol marocain dans la pure tradition musulmane, puis regroupement familial en France, et -hop, le tour est joué. La sirène du bled débarque en France trois mois après… minijupe et longue bottes en cuir rose à talons hauts ». Ça, c’est pour la version des pro-Marion, car depuis les derniers affrontements à coup de saucisson, c’était la guerre froide entre les pro-Marion et les pro-Wafah, l’Intifada, sur le territoire des Acacias. « Quoi, une pieuse et gentille jeune fille ? ! Vous plaisantez, madame Michel ? Une… intégriste, oui ! ».
Bon, c’est vrai, pas très catholique à première vue, la mahominette. Ni très musulmane non plus. Mais après tout c’était ses oignons, à Mika, si son orientale lui faisait voir du pays avec son gros derrière tout rond comme le globe terrestre. Je le connaissais bien, moi, Mika et son oeil de pigeon cocu content de se faire plumer. Pour lui, c’était du caviar, même si pour la belle-mère, ce n’était que du cafard en perspective. Au point que ce même soir, Marion s’était fait la tangente. Partie de chez elle, tellement elle en avait marre de la « pièce importée » qui voulait que toute la famille super catho fasse ramadan avec elle. La guerre des religions à domicile, si j’ai bien compris. En tout cas, avec tout ça, j’aurais été prête à parier que Marion, elle avait pas la tête à faire des galipettes avec le sosie de Saddam Hussein. Même s’il était veuf. Et poète de surcroît.

Le diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge
 Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Magnifique. C’était reparti pour un tour. Y’avait du lyrisme dans l’air. Une sorte d’euphorie générale. Il suffisait qu’Oscar ouvre sa boite à camembert pour amuser la galerie, et toute la salle était tordue de rire. J’ai même cru entendre un petit cri extatique du côté de Marion. Et tu savez quoi ? comme par hasard, au même moment, celle-ci a levé son visage marqué par les tracas que l’épouse de son Mika lui donnait. Contre toute attente, elle a fait une risette à Oscar. Une vraie risette de Joconde.
Soudainement titillé par les hormones, le poète lui a rendu son sourire, sans perdre pour autant sa connexion avec l’au-delà où le grand Charles Baudelaire devait lui souffler ce début de poème :

 J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés
 D’où semblent couler les ténèbres
 Ses yeux, quoique très noirs, m’inspirent

Manque de pot, Baudelaire poilu ne lui a pas laissé le temps de finir. Un cri rauque de ventriloque gêné par des flatulences, et le chien a dressé l’oreille, comme si son gros bidon était brusquement traversé par un mauvais pressentiment.
L’instant suivant, le maître s’est pris en pleine face un regard accablé qui en disait long sur la triste destinée d’un chien de coureur de jupons. Pauvre Baudelaire poilu, lui, le roi de la galère, aurait été cent fois mieux à trimbaler sa pollution dans la rue, que dans ce repaire de débauchés.
De voir Oscar Baudot s’épanouir au milieu de ses bouffées de testostérone, je n’en revenais pas. Passé directement des ténèbres à la luminosité, d’un coin de salle à l’espace V.i.p qu’il squattait pas gêné avec dame Loiseau, le vieux poète roucoulait comme un pigeon, cette espèce de volatile répugnant qui lâche sa fiente partout dans la cité. Beurk…
Même l’autre hurluberlu, Martin Fontaine, il savait plus où se mettre entre les deux quinquas frappés par la foudre des amours tardives. Oui, même lui, ce simplet de Tintin la houppe, il avait dû humer un vent de folie, et il s’était vite éloigné d’eux en sifflotant, le nez en l’air.
Il ne me restait plus qu’à regarder ailleurs. De toute façon, mon petit doigt me disait qu’il était grand temps de revenir vers les deux autres, au comptoir.

Louis-Ferdinand dit :
A mesure qu’on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer exprès pour vous.

Monsieur R. dit :
Mais ne donnez vous pas trop d’importance à des bagatelles?

Toujours en pleine masturbation intellectuelle, l’écrivaine se la racontait dans des poses pas possibles en finissant son thé froid. Envie de lui dire à cette allumeuse : « calme ta flamme, la grosse. Pas sa tasse à lui, ça se voit ».
Tout de suite après ça, le miroir derrière le bar m’a renvoyé l’image d’une sorcière à l’air satisfait. Mon sort fonctionnait : trois whiskies plus tard, on en était toujours au même point. Il n’avait encore pas levé les yeux sur elle. La cervelle en ébullition d’Angel ne suffisait pas à faire fondre la glace entre eux.

– Laisse béton, ma grande. Tu vas te casser les dents. C’est un roc, un iceberg. A moins qu’il préfère les bimbos à gros lolos, aux cerveaux.

Qu’est-ce que j’avais pas dit là. Plutôt bien vue cette histoire d’iceberg. Elle, Angel, c’était certainement ça qui l’attirait : la partie cachée cinq fois plus grande que celle émergée. Le mystère quoi, et l’ombre du secret. Mystère et boule de gomme, secret de polichinelle… on était pas sortis de  « L’Auberge »  à Baudelaire.

Extrait de « L’orage ou la flûte, le blablablog;com », roman

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Finaliste du Prix du Premier roman en ligne
Pour faire la liaison entre la jet-set de la mode de New York et le 9-3, entre passé et présent, entre paillettes, ballons de côte, Internet et Céline, il y a ce drôle de conte virtuel, à la fois léger et grave, joliment écrit, raconté et dialogué, ce « Blablablog » que l’on sait inventé mais qui a paradoxalement, et ce n’est pas la moindre de ses réussites, toutes les allures de la réalité …
Eric Mettout, rédacteur en chef de L’express.fr et de lire.fr
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