Axelle

Première partie

  C’est toi, Axelle? Je me présente, puisque tu ne me connais pas: mon nom est El Hadj. Je suis poète et conteurs d’histoires; celui qui manie les lettres de l’alphabet pour en faire des mots, et les mots pour en faire des récits fabuleux que, je ponctue avec un violon dont je tire des sons à faire pâlir de jalousie monsieur Stradivarius.*

D’ores et déjà, il va falloir te concentrer. Pour commencer, tu dois imaginer une ville rouge et ocre, loin de chez toi, à trois mille kilomètres au moins … Cette ville, Axelle, est fille du désert, et tous ses habitants, des enfants du soleil … Les montagnes alentour lui servent de diadème avec leurs sommets tout blancs à cause des neiges éternelles.

Dans cette ville, il y a des palais des Mille et un nuits, une immense palmeraie verte comme l’espérance, des jardins secrets remplis d’orangers, avec des fontaines qui murmurent la fraîcheur et où chantent des oiseaux. Et puis tout un labyrinthe de ruelles -des derbs tantôt obscurs tantôts éclatants de lumière, car lorsque l’on s’y perd, c’est pour mieux se retrouver après … Et puis encore des souks, où l’on vend des djellabas et des babouches, des sacs à mains en cuir fraîchement tanné, et tous sortes de choses comme de la poterie, et même des épices, des herbes mystiques et des encens qui sentent bon, et qu’on respire à plein poumon à des kilomètres à la ronde.

Ah tiens, une odeur de brochettes qu’on dirait cuites au barbecue …

Tu sais d’où elle vient, cette odeur alléchante? D’une grande place grouillante de monde, où bat le cœur de la ville. Allez, on y va …

Et là, Axelle, derrière tes jolies lunettes « Lulu Castagnette », tes yeux ne croient pas ce qu’ils voient: des acrobates, des charmeurs de serpent, des danseurs et tout ça …

T’entends les tambours? … Coucou, Axelle! Je suis là. Tu me vois avec ma barbe blanche? Oui, c’est moi, El Hadj, le poète et conteurs d’histoires. Alors comme ça, tu voulais qu’on te raconte l’histoire de la « p’tite Zouzou du Neuf Trois »? … ça tombe bien, regarde, cette histoire, elle est écrite quelques mètres au dessus de la soie de notre ciel toujours bleu. Mektoub, Axelle … c’est le destin.

On m’a dit que tu venais de perdre ton chien, Jagger. Et que tu as besoin d’être consolée. C’est pour ça, cette histoire, je vais te la raconter.

Marrakeh, la place Jama El Fna by nigth

-Eh bien voilà, il était une fois une drôle de petite fille, pas jolie jolie, peut-être même un peu laide avec ses couettes -alouette, et ses yeux ronds comme des billes et leurs pupilles noires et brillantes comme des grains de café. Sans cesse en alerte comme des yeux de souris traquée.

Ce que je ne t’ai pas encore dit, Axelle, c’est que cette petite fille, la p’tite Zouzou, elle a grandi dans la même cité que toi, cette vieille dame toute de briques rouge vêtue que, tu connais bien.

A l’époque, il y avait la mère Michel, mais tu étais toi-même trop petite pour t’en rappeler. Son fichu sur la tête, et fagotée faut voir, tous les soirs, elle bringuebalait un cabas rempli de bouffe, qu’elle balançait aux chats … Et puis des gens beaucoup moins fréquentables, aux surnoms bizarres, comme Chico le toxico séropo avec sa tête de hérisson neurasthénique, et Bébert dents en or, le dealer de la mort -çui là avec son pitbull, ses Caterpillar délacées et les barrettes de shit qu’il cachait dedans … la p’tite Zouzou, quand elle le croisait dans la rue, elle marchait en regardant parterre, pour faire genre qu’elle l’avait pas vu, et même pas bonjour-bonsoir.

Aussi, comme elle était très maigre, il y avait des potes à elle qui se moquaient de ses jambes en allumettes prêtes à flamber. Tous des petits branleurs de toutes manières. Tout ce qu’ils savaient faire, c’était se balancer les bras en l’air, en claquant des doigts -waouh! Et siffler les nanas. « La rapZânerie », qu’elle les appelait, Zouzou.

Du matin au soir, on les voyait squatter le mur, qu’ils bombaient de long en large, à tort et à travers. Toute la sainte journée à débiter leur dérisoire blabla. Des rappeurs, eux? « Et ta sœur, elle bat le beurre? », qu’elle leur faisait en passant. Elle n’avait vraiment pas froid aux yeux. Ok, eux, ils se la jouaient cool, mais ce qu’ils attendaient, c’est que la nemo leur tombe avec le boulot sur un plateau, sans faire d’efforts. C’est comme leur rempas qui se prenaient pour des lumières, parce qu’à la télé, ils loupaient pas « Questions pour un bouffon ».

Au bahut, pareil: Zouzou, dans sa classe, c’était le boxon avec les profs en dépression à cause de ces minus au QI riquiqui. Tous des crânes vides qui se savaient que se bousculer et s’insulter, rouler des oinjs à la récré et -j’te dis pas, qu’elle faisait comme ça Zouzou à Angel; oui -j’te dis pas le racket qui prolifère comme les poux et toute cette vermine pas humaine, pour la course à la thune et aux fringues, parce qu’il n’y a que la marque qui compte. San quoi, t’es rien, t’existe pas, tu restes dans ton coin …

Pour ça, les autres, ils lui en voulaient à Zouzou d’être à part, mais elle se mélangeait pas quand même.

«  A quoi ça sert de frimer quand t’as pas de rond? Qu’elle se demandait. Ta dèche, elle est pas écrite sur ton front, mais elle se lit dans tes yeux. T’as les boules, remarque, d’être la seule avec ton jean Tati de la veille et tes baskets bidon que ta reum, elle t’a achetées au marché. Toujours ces putains baskets puent des pieds. Tu vois Fatya avec sa minijupe en cuir noir et son pull chaussette aux couleurs pétantes, les cops qui claquent le samedi chez Zara, les potes en Nike, Reebook, Adidas … tout ça acheté au cul du camion, et Aziz qu’a même une doudoune Chevignon avec une écharpe Burberrys » …

Aussi, quand elle racontait ça, à sa mère -Marie les œillères, cette dernière ne la croyait pas. Alors, Zouzou, elle se sentait larve condamnée à jamais muer, et à vivre tôt ou tard avec une citrouille du quartier. En même temps, son petit doigt lui disait qu’un carrosse d’or finirait par passer, et qu’il ne faudrait pas le louper.

Et, en effet, un jour, la lumière est arrivée sur elle. Un immense ciel bleu s’est posé au dessus de la terrasse de cette grande brasserie parisienne de Saint Germain des Prés, où son père venait de lui présenter les gens de l’agence de mannequins.

D’un seul coup, on lui offrait sur un plateau en or, quelque chose qui était autre chose que ce qu’elle avait connu jusque là. Le rêve de toutes les filles de seize ans: être top model. Un rêve trop grand pour elle, elle le savait, elle le sentait déjà.

Oh, excuse-moi, Axelle, de ne pas satisfaire ta curiosité grandissante. Je vois à ton cou tendu et ta bouche ouverte, à quel point les mots t’ont captivée. Et j’ai pu lire sur ton visage, la tristesse, l’amusement et la joie … Demain, promis, je te raconterai la suite et la fin de cette histoire.

Deuxième partie

 

-Bonjour, répondit poliment le petit prince

(…)

-Qui es-tu, dit le petit prince

-Je suis un renard, dit le renard

(…)

-Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste

-Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.

-Ah pardon, fit le petit prince

Mais après réflexion, il ajouta

-Qu’est-ce que signifie « apprivoiser »

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

Ah mais qui vois-je? Ma jeune amie aux jolies lunettes « Lulu Castagnette ». Pressée de connaître la suite de l’histoire de « Zouzou du Neuf Trois », elle est en avance à notre rendez-vous. Bonsoir Axelle. Tiens, puisque nous avons du temps devant nous, avant de reprendre le cours normal du récit, j’en profite pour te présenter Abdallah, mon ami l’écrivain public, et confrère de Zouzou et Angel qui sont comme lui, en fait. Elles se donnent bien du mal, pour raconter leurs aventures de blablablogeuses globe-trotteuses.

Tourne un peu la tête, regarde il est là: assis parterre sur un tapis poussiéreux devant sur caisse en bois, avec son écritoire, sa plume et son encrier … Opinant du chef sous son turban impressionnant, il écoute les confidences de son client qui ne sait ni lire et écrire.

Écoute-moi, Axelle. Ce que je vais te dire est très important: avant que la nuit tombe, et que le grand spectacle de plein air commence avec les avaleurs de feu, il va falloir, dès le coucher du soleil, faire un effort pour comprendre l’atmosphère qui règne ici, sur cette grande place, royaume des musiciens de rue, danseurs et chanteurs ambulants, acrobates, jongleurs, prestidigitateurs … et là-bas aux portes du désert qui rime avec chaleur et caravanes de chameaux … Oui, car comprendre demande un effort de réflexion.

Le petit prince dit:

-Je cherche des amis. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser »?

Le renard dit:

C’est une chose trop oubliée, ça signifie « créer des liens »

Tu es prête, jeune demoiselle? Nous en étions où déjà avec cette « Zouzou du Neuf-Trois »? C’est cela: « elle est devenue top model, le rêve de toutes les filles de son âge » …

-Mais ce rêve était trop grand pour elle.

-Eh bien, Axelle, c’est justement ce que nous allons voir, car ce rêve, en attendant, elle était maintenant en plein dedans: payée presque autant qu’un footballeur star, pour minauder et se trémousser éclairée, chauffée aux flashs d’un photographe en socquettes blanches et marinière rayée rouge et blanc – « boudeuse et glamour la moue Darling oui comme ça, de profil et pardessus l’épaule; là, là, c’est bien Zélie » … livrée pour le meilleur et pour le pire à la folie créatrice d’un bouffon de la mode -« elle est morte là, ma robe, princesse. Ressuscite-là, fais là bouger, danser. Rends là pour de vraie, vivante »…

Aussi, sur les covs de magazines, elle se la jouait super glam. Même qu’à force d’habiter une image, elle perdit son MOI … Pas étonnant, dans la mesure où, sur la planète fashion, paraître est plus important qu’être.

De Paris à New York, en passant par Londres et Milan, elle parcourait de sa démarche chaloupée, des kilomètres de podium. Et ses jambes interminables de brindilles, perchée sur de ridicules souliers de poupée Barbie à sept cent dollars la paire, l’éloignaient à pas de géant de ce temps pourtant pas si lointain où, pour gagner son argent de poche, elle faisait la serveuse dans le café de sa grand-mère.

Tout en doutant de sa réalité de top, et sans jamais calculer son physique, elle brillait cependant au firmament des étoiles à tête de pastèque dilatée, commençant grave à se la péter. Comme le miel attire les abeilles ou les mouches, elle attirait les paparazzis qui la paparazzaient jusque dans les rues de la Big Apple, avec un doigt dans le nez, et le bonnet enfoncé jusqu’aux grosses lunettes de soleil.

Mais le pire dans tout cela, c’était de passer de cette extrême sollicitation à l’extrême solitude. Quand, la nuit venue, les lumières des gratte-ciel par milliers avaient remplacé les sunlights du studio, plus chaud, plus rassurant, le ciel prenait alors les couleurs assombries de l’exil. Sous ces latitudes étoilées, tout est amplifiée à la mesure de cette ville qui ne dort jamais. Encore toute étourdie par le show, elle rentrait chez elle, où elle ne trouvait qu’une plante verte de compagnie et les acariens de la moquette pour partager quelques morceaux de son histoire. Alors, au fur et à mesure, qu’elle avançait dans ce milieu du frou-frou, les choses perdaient chaque jour un peu plus de leur magie. Et voici la question qu’elle se posait: «  Peut-on devenir le top du moment trendy, trashy, sexy, comme ça du jour au lendemain, à seize ans, et les rester un an après, sans le vouloir vraiment? » …Pas de réponse

Comme un fait exprès, c’est quand elle était seule, qu’elle avait envie de « blablater ». Un cercle vicieux. La solitude se refermait sur elle comme une prison. Mais heureusement, elle avait les munitions pour venir à bout des barreaux: la tête remplies d’idées … Pas peur des mots, et pas la plume dans sa poche, elle préférait faire couler l’encre, plutôt que les larmes. Et l’écriture lui rendait sa liberté.

Et puis, un jour, elle reçut un coup de fil d’Angel, elle aussi complètement piquée de la plume. Il était environ midi aux Etats-Unis au moment au le soleil se couchait sur votre cité. C’est là qu’elles eurent cette idée super géniale, de créer le Blablablog, pour raccourcir la distance entre elles.

Qu’Allah me pardonne, mais je me demande si, il n’y a pas un saint Ternet pour les blogueurs. Ce n’est peut-être pas le même pour tous, mais en tout cas, celui de Zouzou avait un sacré lapin dans son chapeau ce jour là, alors qu’elle se baladait de blog de blog.

A peine arrivée à Désert City, d’une phrase le Renard solitaire l’attrapa au lasso de la divine musique du verbe. « Le truc à peine tu commences à le lire déjà tu kiffes » qu’elle t’expliquerait si, c’était elle qui racontait.

Tout d’un coup une indicible paix la submergea, une incroyable douceur pénétra son âme, elle se sentait bercée, apaisée. Elle avait retrouvé son MOI.

Quand tu ne sais plus où tu vas, Axelle, tu n’as qu’une solution: t’arrêter pour regarder en arrière d’où tu viens. On ne peut pas vivre éternellement en reniant ses origines. Personne.

Est-ce que tu as lu le Petit Prince d’Antoine Exupéry? Eh bien tu vas le recevoir dans un colis par la poste, afin que tu puisses le lire. Et ainsi mieux comprendre l’histoire que je te raconte.

Le renard dit:

Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m’ennuie donc un peu. Mais si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée.

(…)

Le renard se tut et regarda longtemps le petit Prince

-S’il te plait … apprivoise moi! Dit-il

Si on résume, voilà comment cela s’est passé entre Zouzou et le Renard solitaire de Désert City. Quand elle vint le revoir dans son terrier, il lui dit: « toi, tu n’es pas comme les autres, apprivoise moi ». Et elle l’apprivoisa.

Cette histoire, Axelle, même si elle est virtuelle, et d’autant plus magique, elle n’en est pas moins vraie. Ce n’est pas du vent …ni quelque chose qu’un homme avec une cape -genre magicien pourrait faire disparaître de son chapeau comme une colombe ou un lapin-et hop d’un seul coup plus rien.

Parce qu’un jour viendra où Zouzou rejoindra le renard solitaire du désert, là-bas … dans son terrier. Et lui le renard solitaire au bois dormant dit, qu’il voudrait dormir jusqu’à ce jour là, pour que Zouzou le réveille en arrivant, d’un baiser … Et elle, Zouzou du Neuf Trois, ce qu’elle voudrait en attendant, c’est écrire, écrire du matin jusqu’au soir. Et puis après dormir, pour le retrouver dans un rêve plus vrai qu’en vrai. Aussi, je te le dis, Axelle, cette histoire, elle est écrite à quelques mètres au dessus de la soie de notre ciel toujours bleu. Pour te remercier de m’avoir écouté jusqu’au bout, je vais te confier un secret: leur enfant s’appellera livre, ou roman – mais chuuuutt !!!!! … Ne le dis à personne.

EXTRAIT de « L’orage ou la flûte, le blablablog.com », publié aux Editions Le Manuscrit.

FINALISTE du Prix du premier roman en ligne
Pour faire la liaison entre la jet-set de la mode de New York et le 9-3, entre passé et présent, entre paillettes, des ballons de côte, Internet et Céline, il y a ce drôle de conte virtuel, à la fois léger et grave, joliment écrit, raconté et dialogué, ce « Blablablog » que l’on sait inventé mais qui a paradoxalement, et ce n’est pas la moindre de ses réussites, toutes les allures de la réalité …
ERIC METTOUT, rédacteur en chef L’Express. Fr et Lire.fr ( « Pour moi, c’est le meilleur, et de loin!« , le 31 mars 2009, Passage du Retz à Paris)…
Bruno Leroy Éducateur-écrivain  Les mots s’écoulent aux rythmes d’une rivière virtuelle dont nous entendons les clapotis d’une réelle beauté poétique.
« Ce Blabla que l’on sait inventer mais qui a paradoxalement, et ce n’est pas la moindre de ses réussites, toutes les allures de la réalité … »
Ce foisonnement du langage engage dans la réalité que nous le voulions ou non. La virtualité a souvent le visage d’une syntaxe presque palpable et assise loin des artifices de sentiments éculés.
Un texte d’une telle poésie ne peut que vivre en nous à l’infini…!

TOUT ce que vous voulez savoir (résumés, avis de lecteurs, critiques de presse etc) sur:

Bonne et heureuse année à tout le monde de SOlène!
Bonne et heureuse année à tout le monde de SOlène!

4 commentaires sur « CONTE POUR AXELLE »

  1. Ce conte pour Axelle est un délice, il est écrit avec des mots de la rue, des mots qui me parlent. Et c’est bien pour ça que je me suis régalé avec ton roman « l’orage ou la flûte »

  2. Je découvre…Le style et la construction du texte me touchent. Les sentiments sont vrais et sincères. On sent le vécu derrière les mots…J’aime ! Merci.

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