Lally, ses années pension

Maitrise de cendrillon en poche, je suis partie dans la vie avec ce même et …sérieux handicap : croire que « à chacun sa chacune » (et, après tout, chaque prince a la princesse qu’il mérite). Aussi il aura suffit qu’une Blanche-neige vienne braconner sur mon territoire pour que mon beau château de sable soit emporté par une marrée de larmes”…

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Ce soir, je commencerai donc par te parler des frères machin. Et je te ferai remarquer que je n’ai pas choisi la transition la plus simple, car tu n’imagines même pas comment  ceux-là m’ont pourri l’existence. Ça a commencé, je devais avoir dans les douze et des poussières, j’étais en pension chez les sœurs d’puis le CP, et leur apparition (j’parle des frères machin, pas des bonnes sœurs) est forcément liée à tous les désagréments qui ont suivis. Et encore, « désagréments », le mot est faible, je trouve. Ce fut l’enfer, oui. Et pas comme au Monopoly où on peut repasser par la case départ. Non direct l’irréfutable, sans même un petit crochet par le purgatoire

 

 N’empêche que j’enjambe ces années qui ont précédé l’apparition des frères machin (de leur vrai nom nichons, ces monstres immondes qui ont transformé la pensionnaire normale que j‘avais étéjusque là, en une espèce de mammifère en uniforme bleu marine et blanc). Ben oui, parce que sinon, tu vas te choper un coup de déprime. Et la déprime, on ne sait jamais, ça peut parfois virer en grosse dépression.

 Alors voilà, il ne te reste plus qu’à imaginer un pensionnat de pauvres petites filles riches… Des bâtiments solides, cossus, nimbés de brume, et perdus au beau milieu de nulle part, avec plein de vert autour, et un immense ciel bleu au dessus…

(Bon, ça  y’est, tu vois le tableau ???)

 Ce jour là donc, les fenêtres de la classe étaient grandes ouvertes. Dehors, un jardinier passait la tondeuse sur les pelouses, et l’air autant chargé de pollen que de molécules hormonales, frémissait d’une odeur d’herbe fraîchement coupée, mêlée à celle de l’hémoglobine…Et moi là, assise derrière mon pupitre, je me tordais de douleur pendant le cours de Sœur Marie du Saint Sacrement. Même que j’ai vu la dernière heure de ma courte vie, arriver au moment juste de la prière d’avant la récréation. C’est depuis ça, d’ailleurs, que je sais qu’on peut mourir d’adolescence…

 Les êtres passent et s’effacent. C’est comme les choses, les êtres… un jour ils disparaissent. Je l’aimais vraiment beaucoup, moi, Sœur Marie du Saint Sacrement. Et elle aussi, elle m’aimait. Elle ne me l’a jamais dit, quand j’étais pensionnaire. Mais elle me l’a écrit après, au stylo plume, de sa belle écriture faite de pleins et de déliés, sur du papier à lettre qui sentait trop trop bon l’enfance.

 Parce qu’on s’est écrit nous deux, jusqu’à ce que… Ben oui, les êtres ça dure un peu plus longtemps que les roses, mais ça meurt aussi. Alors leur souvenir reste au fond du cœur, dans un p’tit coin…

 Dans un film, on enverrait le flash-back. Et « chère sœur » (comme ça que je l’appelais sœur Mariedu Saint Sacrement, « chère sœur », comme j‘aurais dit « maman »), bref, « chère sœur » apparaîtrait frêle silhouette noire en cornette blanche, dans le dortoir rose. Le dortoir des « Mésanges ». Eh oui, j’étais une « mésange ».

 Allez, pas d’impatience, cher journal, j’envoie immédiatement la fuite -euh, pardonne-moi ce lapsus révélateur, je voulais dire la suite, bien entendu.

 Et donc ce sang répugnant qui me dégoulinait le long des gambettes, ça s’appelait «  les règles », mais tu l’avais compris, n’est-ce pas ? Et les règles, selon chère sœur, c’était ce qui permettait d’avoir des bébés…

 Pas facile à expliquer, mets-toi  à la place de chère sœur… loin très loin des choses du sexe, et face à une mouflette en pleurs qui, de son côté, n’avait pas, mais alors pas la moindre idée de comment que ça se fabriquait, les bébés.

 Mais quand même, j’ai eu droit à ma première « serviette hygiénique », ce truc qui ressemble à une couche de nourrisson justement, mais en plus petit… Et j’étais là, en train de me bouffer l’ongle de l’auriculaire gauche, en me demandant pourquoi qu’ça m’arrivait à moi, sans qu’l’ange Gabriel me soit apparu ?

 En parlant de couche, tu as le droit de sourire : j’en tenais une bonne. Persuadée comme j’étais désormais d’attendre un enfant. Je te l’accorde, c’était fort de café. Mais alors à un point que tu n’imagines même pas. Mouais, parce que, en plus, les frères nichons grossissaient à vue d’œil. Et pour moi, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute : c’était le lait…

 Transformée la pensionnaire -j’te dis, en une espèce de mammifère en uniforme bleu marine et blanc. Ah, elle était chouette la « mésange », comme ça affublée de mamelles !

 Euh, oui,  parce que je ne te l’ai pas encore dit, mais ma pension, elle était en pleine cambrousse. Et dans toutes les cambrousses, il y’a des vaches. Je crois même bien que dans le village, il y’avait plus de vaches que d’habitants. Des vaches avec des mamelles énormes, tellement qu’elles étaient gonflées de lait. Et je savais bien que le lait, il ne servait pas qu’à faire la crème fraîche, le beurre et le fromage, mais également à nourrir les veaux.-hé, je les avais vu téter, les bestiaux au doux regard lobotomisé… Mais c’était clair de chez Clairefontaine : moi, les frères nichons, ils me dégoûtaient. Grave. Je ne voulais pas d’eux, et puis c’est tout. Et pas d’un bébé dans le ventre, non plus. Aussi faut me comprendre : je n’avais même pas 13 ans…

 Je veux bien croire tout ce qu’on me raconte, l’instinct maternel, le bonheur de l’allaitement tout ça… moi j’dis qu’à 13 ans déjà, j’me sentais pas faite pour la reproduction. Le seul bébé que j’avais eu l’occasion de tenir dans mes bras, il avait vomi sur mon T-shirt. Et cette odeur de lait caillé – Berck !

 Dieu merci, neuf menstruations plus tard, je veux dire par là neuf mois après mes premières affaires, je n’avais toujours pas mis bas.  Aussi, que les choses soient bien claires (je la fais courte, parce qu’à la longue, ça pourrait gonfler) : il eut sans doute fallu que je posasse les bonnes questions à la bonne personne au bon moment (ma mère, aux vacances de Noël, par exemple), mais je ne le fis pas. Et je trouillais alors ma life, d’avoir un « divin enfant » mort dans mon ventre, qui – pour preuve, ne s’était pas arrondi. L’enfer, j’te dis.

Jusqu’ à ce que, un beau jour enfin, au réfectoire, dans un moment d’intense illumination, j’ai tout compris toute seule comme une grande, en observant de près une partie de pattes en l’air entre deux mouches diosophila melagogaster, plus communément nommées « mouches à vinaigre ». . Comme ça, sur le coup, j’étais grave dégoûtée tellement que c’était dégueu d’imaginer ma mère dans cette situation pas ordinaire avec mon père. Alors j’ai agité les mains devant ma figure, pour chasser vite fait ces sales pensées, au nez et à la barbe du Christ en croix, et -j’te dis pas comment tout de suite après ça, je me suis mise à kiffer la Sainte Vierge Marie, sa maman au p’tit Jésus.

 Bon, c’est pas le tout, mais ne m’en veux pas pour le raccourci que je vais te faire prendre tout à coup. Car, fini le pensionnat chez les bonnes sœurs, et bel et bien finie ma période mystique : nous voilà dans Paris, à deux pas des Buttes-Chaumont, le bahut… J’ai de nouvelles copines, bien que, pas très dégourdies les meufs. Même qu’elles sont trop nulles, à croire encore au prince charmant. En plus, leurs amoureux je leur trouve tous des têtes de mari. Ben, c’est que de  mon côté, je ne vois pas ce que je ferais d‘un mari, ni ce qu‘un mari ferait de moi… Aussi, je les trouve énervants, moi, les garçons à toujours mater si « il y a du monde au balcon ». Comme si ils n’avaient jamais vu de leur vie du 95 C, et surtout comme si ça compensait qu’il n’y ait personne au grenier (et vlan, prenez ça en passant, dans les dents)…

 Mouais ben, en tout cas, mon mec à moi, il sera à la fois sapeur-pompier-super-héros et poète maudit (ou auteur de best-sellers) à ces heures, genre çui qui préfère les cerveaux aux gros lolos –na.

 Hé, c’est que je visais haut ! Sauf que j’avais beau dire quant au solide cursus en connerie de mes copines et faire la grande à coups de « moi je » et de « y’a qu’à », je  n’ai pas fait mieux qu’elles : maitrise de cendrillon en poche, je suis partie dans la vie avec ce même et sérieux handicap : croire que « à chacun sa chacune » (et, après tout, chaque prince a la princesse qu’il mérite). Aussi il aura suffit qu’une Blanche-neige vienne braconner sur mon territoire pour que mon beau château de sable soit emporté par une marrée de larmes. C’est que mes phéromones n’avaient pas encore pris le pouvoir sur les garçons, et qu’ils ne tombaient pas comme des GI sur une plage du débarquement, en Normandie. Oh, c’est vrai que par la suite j’aurais –si je l’avais vraiment voulu, très bien pu devenir une ogresse de la consommation, comme les copines. Enfin à ma façon. Et en attendant… Sauf que pas de sentiments, pas de sexe. Et que le sexe, c’est comme les abdos, moins on le fait, moins on en a envie. Et puis si c’était pour jouer la méduse échouée au fond d’un lit, je préférais encore rester chez moi avec un bon bouquin sur la spiritualité. Parce que j’étais sûre, au fond, qu’un jour viendrait où je serai de nouveau prête à (re) tomber amoureuse. Si, si !!

SOlène

(Tous droits réservés)

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  Les enfants ont parfaitement compris que nous cessons d’exister lorsque nous fermons les yeux.

Adultes, nous n’assimilons que ce que nous voyons dans le rétroviseur.

Natasha Illum Berg

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2 commentaires sur « Lally, ses années pension »

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