Jeudi, poésie ( moi, ça m’dit)… Cécile Coulon – « Les ronces » 👍❤


Les ronces convoquent le souvenir de mollets griffés, de vêtements déchirés, mais aussi des mûres, qu’on cueille avec ses parents dans la lumière d’une fn de journée d’été, alors que la rentrée scolaire, littéraire, approche.

Entre les caresses et les crocs, Les Ronces de Cécile Coulon nous tendent la main pour nous emmener balader du côté de chez Raymond Carver. Sur ces chemins, elle croise des vendeurs de pantoufles, des chiens longilignes, un inconnu qui offre une portion de frites parce qu’il reconnaît une romancière…

La poésie de Cécile Coulon est une poésie de l’enfance, du quotidien, de celles qui rappelle les failles et les lumières de chacun.

Le livre a reçu le Prix Apollinaire 2018 et le Prix Révélation poésie de la SGDL 2018. 

A offrir pour le jour de l’an, c’est un régal !

Je fus aimée si longtemps, qu’aujourd’hui mon coeur, chanceux cavalier, vit chichement de ses rentes.

Noël

Noël est venu si vite que tu ne te souviens pas des trois saisons entre aujourd’hui
et l’année dernière. 
Il n’a pas neigé comme tu aurais voulu. 
Tu n’as pas autant d’argent que tu aurais voulu.
Tes parents ont vieilli et leurs parents aussi.

Noël est venu si vite que tu te sens pris dans une tempête de couleurs et de chansons 
que tu connais depuis l’enfance et qui continuent 
malgré tes soupirs d’agacements 
de te plaire. 
Tu n’es pas en aussi bonne santé que tu aurais voulu. 
La maison est propre mais pas tout à fait jolie. 
La table est correctement mise mais la viande a trop cuit.

Noel est venu si vite que tu n’as pas eu le temps de te faire à l’idée 
qu’il y avait quelqu’un, à sa place, 
devant son assiette, qui riait et lançait des yeux malins autour de lui. 
Ce quelqu’un n’est plus là et jamais tu n’y aurais cru, qu’il partirait avant toi, jamais l’année passée
quand tu lui tendais les plats et plongeais tes mains dans l’eau savonneuse de la vaisselle
après minuit, 
jamais tu n’aurais pensé que nettoyer ces verres et ranger ces couteaux et secouer cette nappe
seraient des dernières fois,
jamais tu n’aurais pensé ne plus faire ces gestes avec lui. 
Les cadeaux te gênent parce que tu voudrais simplement dormir une heure de plus.
Tu es moins maigre que ce que tu aurais voulu. 
Personne ne t’a embrassé sur la bouche depuis des mois. 
Tu penses aux pompiers, aux infirmières, aux médecins de garde, 
tu penses à la caissière
du cinéma. 
Ils ont des petites bouteilles d’un mauvais champagne dans leur salle privée. 
Ils vont sauver quelqu’un d’autre et personne ne viendra, eux, les sauver.

Noël est venu si vite. Chaque fois un évènement est survenu qu’il faut raconter, justifier.
Chaque fois les enfants sont heureux comme des fourmis devant un tronc d’arbre ouvert.
Chaque fois tu te souviens de ce que tu étais à leur âge, et ta mère pense la même chose, 
et ta grand-mère aussi, il lui arrive même de mentionner la guerre et les oranges sous le sapin, 
il lui arrive même de dire quand on lui tend son cadeau qu’il ne fallait surtout pas car elle n’a besoin de rien. 
Il ne fait pas froid comme tu aurais voulu. 
Tes cheveux sont moins doux que d’habitude et tu as choisi tes vêtements avec soin. 
La petite amie de ton frère, le mari de ta soeur est mal à l’aise. Tu voudrais lui dire
que ça ne durera pas longtemps et qu’on peut aller fumer sur la terrasse 
et il et elle sourit devant la cigarette et la main que tu lui tends.

Noël est venu si vite. Tu n’es pas préparé à voir sur le visage de ceux de ton sang 
les reproches, la pitié, la condescendance gentille et sans arrière-pensée. 
Ils t’ont vu naître. Ils ont le droit
d’être certains que tu te trompes de vie et ils n’hésitent pas à te le dire. 
Dans ces moments-là
tu cherches celui ou celle qui cache ses mains sous la table, pour caresser le chien, le genou
de quelqu’un qu’il n’est pas censé toucher, les touches silencieuses du téléphone portable 
qu’il effleure pour écrire à une âme retenue ailleurs, très loin : « Tu me manques, j’aimerais que tu sois là, s’il te plaît ne m’oublie pas. » Il n’écrit pas « Je t’aime » parce qu’il n’ose pas. 
Le chocolat est moins noir que tu aurais voulu. 
L’édredon sur le lit sent la lavande. Tu n’as jamais fait l’amour dans ce lit. Ni dans cette maison. 
Mais tu en as rêvé si souvent.

Noël est venu si vite que tu ne te souviens plus du moment à partir duquel tu as désiré
passer la majeure partie de ton existence à rester en périphérie des évènements officiels. 
Les enfants débordent d’une joie que tu as honte 
de n’avoir pas su garder en toi, comme on retient 
par la manche un vieux monsieur qui s’en va.

L’enfant prodigue de la littérature clermontoise publie son premier roman, Le voleur de vie, en 2016. À 28 ans, elle est aujourd’hui romancière reconnue, nouvelliste et poétesse. Elle a récemment publié son huitième livre, Trois saisons d’orage, qui a obtenu le prix des libraires 2017. Cette année, elle a remporté le prix Apollinaire, surnommé le « Goncourt de la poésie », pour son recueil Les Ronces.

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Une fois par jour

( J’adore celui-là !)

Une fois par jour quelqu’un que je ne connais pas
me demande mon avis sur des choses
qui ne me regardent pas,
– comment faire pour se remettre d’une rupture –
– est-ce que je dois avoir honte de ce que je suis –
– Peut-on tout pardonner –
des questions de ce genre, des questions comme des briques
sur le coin de la figure et une fois par jour je réponds
que personne ne peut répondre à la place de celui
ou celle qui pose la question
et pourtant ça continue, plus j’écris des romans
et plus je raconte
des histoires idiotes en soirées plus on me demande des conseils
sur des passages difficiles du quotidien :
c’est la première et la dernière fois que je dis ce que j’ai à dire
là-dessus après je retournerai couper la tête des poules
dans la basse-cour
ou jouer aux cartes.
Si tu veux te remettre d’une rupture, d’un deuil, cesse d’avoir
honte de ce que tu es et pardonner au monde extérieur
ses innombrables trahisons, mensonges
et croche-pattes,
travaille comme un âne du dix-huitième siècle,
avec acharnement et en silence,
bois souvent mais jamais seul,
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se souvienne de ce que ça fait,
de plus jouir est excellent pour le sommeil
et contre les mauvaises pensées,
ouvre les fenêtres en plein hiver le froid ça occupe la tête
et ça empêche de pleurer

ne garde rien de ce qui t’a fait tant de mal, les lettres,
les photos, les listes de courses,
les partitions, les marque-pages,
ne garde rien, ne jette rien non plus,
fais-en cadeau à quelqu’un qui trouvera ça beau,
travaille comme un cheval du moyen-âge,
mange une seule fois dans la journée,
la faim ça occupe la tête et ça empêche de pleurer,
vois tes amis mais jamais chez toi
vois tes familles mais jamais chez toi
vois tes collègues mais jamais chez toi
répète que ce n’est pas grave, tu as atrocement mal
et ton sourire est une plaie ouverte
mais ce n’est pas grave, ça ne le sera jamais
répète que ça n’a pas d’importance, ne réponds pas
au téléphone, ne réponds pas aux messages sur le répondeur,
ne réponds pas aux lettres, ne réponds pas à toutes
ces formes de signaux lancés à travers les autres,
les sites internet et les inscriptions sur les murs dans l’entrée,
claque tout ton pognon, achète des objets inutiles et très chers,
fais-toi jouir une fois par jour au moins,
pour que ton corps se rappelle que tu en es capable,
fume, mais pas dans ton lit
fume, mais pas dans les toilettes
fume, mais pas en regardant les voisins
qui s’embrassent sur la terrasse
si tu veux t’en sortir, nom de dieu,
fais absolument ce que tu veux de ta vie mais cesse donc
de poser la question à quelqu’un qui a mis du temps

avant de trouver ses propres réponses.

 

(P41-43)

WHAT ELSE ?

Les clefs sous la porte *

(Clic)

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Protégé : Solstice d’hiver…. Suivi par « On s’en remet jamais »


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