JE MOURRAI EN T’AIMANT


“Une femme est comme votre ombre, courez après, elle vous fuit ; fuyez-la, elle vous court après !”

Alfred de Musset

 

(Les enfants terribles du romantisme)

 

George Sand (1er juillet 1804 – 8 juin 1876) rencontre Alfred de Musset (11 décembre 1810 – 2 mai 1857) lors de l’année 1833. Ils partent ensemble à Venise mais Musset tombe malade. Il est soigné par le médecin Pietro Pagello – auquel il est fait référence dans cette lettre – et avec lequel Sand a eu une aventure pendant qu’ils veillaient Musset. Musset, ayant découvert leur relation, quitte Venise. Quelques mois plus tard, il part pour Baden-Baden d’où il adresse à George Sand, de retour à Nohant, une lettre enflammée :

« dis-moi que tu me donnes tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j’ai eue […]. Quand j’y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent ; eh ! il est horrible de mourir, il est horrible d’aimer ainsi. »

Dans la lettre qui suit, Sand met ces paroles à distance ; voici la lettre qu’il lui envoie alors.

Afficher l'image d'origine

15 septembre 1834

Je te renvoie ta lettre comme tu le veux. Jamais je n’ai vu si clairement combien j’étais peu de chose dans ta vie. Non pas parce que tu me refuses le peu de mots d’amitié que je t’avais demandés à genoux. Je conçois à merveille que dans ce moment-ci ils te coûteraient beaucoup trop, et loin de t’en vouloir de ce que tu me dis que tu n’as pas la force de me les envoyer, je ne vois […] la franchise, et je t’en sais bon gré.

Mais ta lettre a […], j’y trouve à la dernière ces propres mots : Je te renouvelle ma promesse et, de l’autre côté, tu me dis que je t’aime encore trop, et que tu n’auras pas la force de me revoir. Il faut, ma pauvre amie, que ton cœur soit bien malade, et ne crois pas que je sois moi-même de force à t’adresser un reproche. Il faut que tu souffres beaucoup, pour que tu n’aies même plus une larme pour moi, et pour qu’en face de Dieu tu manques à ta parole, qui depuis trente ans, disais-tu, n’a pas encore été faussée.

Elle le sera donc une fois, et j’aurai perdu le seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu’il en soit ce qui plaît à Dieu, ou à l’esprit de mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c’est trop. Qu’il y ait une Providence ou non, je n’en veux rien savoir, s’il y en a une, je lui dis en face : elle est injuste et cruelle. Elle est la plus forte, je le sais ; qu’elle me tue. Je ferai mieux que de la maudire, je la renie. — Ne va pas croire surtout que je te fasse un reproche, ô mon brave Georgeot, mon grand cœur, je ne t’en veux pas de manquer à la parole que tu m’avais donnée de ne pas mourir sans étendre la main, et sans te souvenir de moi quand tu serais seule en face de la douleur. Non, je ne t’en veux pas car tu souffres.

Je n’en veux qu’à cette destinée de mort qui sait le secret de trouver toujours un endroit à frapper dans un cœur plein de ses coups, ce n’est pas ta faute si je ne [suis plus] rien pour toi.

Tu me dis de lire bien […] de frémir. Que crois-tu donc m’apprendre, mon enfant, en me disant qu’un soupçon jaloux tue l’amour dans ton cœur ? Qui crois-tu donc que j’aime : toi, ou une autre ? Tu t’appelles insensible, un être stérile et maudit ? tu te demandes si tu n’es pas un monstre d’avoir le cœur fait comme tu l’as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes je suis sorti.

Et, mon amie, me voilà ici à Baden, à deux pas de la maison de conversation : je n’ai qu’à mettre mes souliers et mon habit, pour aller faire autant de déclarations d’amour que j’en voudrai, à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être pas toutes mal, qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas leur amant parce qu’elles ne veulent pas se voir méconnaître.

Quoi que tu fasses ou que tu dises, morte ou vive, sache que je t’aime, entends-tu, toi et non une autre. — « Aime-moi dans le passé, me dis-tu, mais non telle que je suis dans le présent ». — George, George, tu sauras que la femme que j’aime est celle des roches de Franchard, mais que c’est aussi celle de Venise, et celle-là certes, ne m’apprend rien quand elle me dit qu’on ne l’offense pas impunément.

[…]

Je ne sais pas pourquoi je te dis cela, ni pourquoi je te dis quelque chose. Je n’ai plus rien dans le cœur, ni dans la tête. Je crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps, écris-y, si tu m’écris. Mais pourquoi ? à quoi bon, dis-moi, tout cela ? Je souffre, et à quoi bon ? Ta lettre m’a fait un mal cruel, George : ah mon enfant, pourquoi ? Mais que sert de gémir ? tu me dis que tu m’écris, afin que je ne prenne aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, n’écrivons plus… Tout cela, vois-tu, est horrible au bout du compte. Tu souffres, toi aussi, je te plains, mon enfant. Mais puisqu’il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien alors, si notre amitié s’envole au moment où tu souffres et où tu es seule, qu’est-ce que tout cela ? Je ne t’en veux pas, je te le répète. Adieu, je ne sais où je serai, n’écris pas, je ne puis savoir.

Je relis cette lettre, et je vois que c’est un adieu. Ô mon Dieu, toujours des adieux ! Quelle vie est-ce donc? ? mourir sans cesse ? Ah mon cœur, mon amour, je ne t’en veux pas de cette lettre-ci ; mais pourquoi m’as-tu écrit l’autre ? cette fatale promesse, maudit soit Dieu ! J’espérais encore. Ah malheur et malheur, c’est trop. J’avais encore un jour dans ma vie : un, un, sur tant d’années, à vingt ans, un jour, un seul jusqu’à la mort. Qu’ai-je donc fait, sacré Dieu ! mais à quoi bon tout cela. Il n’y a plus rien, n’est-ce pas, rien dans ton cœur ? Tu n’es point aimée, tu n’aimes pas, hideuse parole ; puisse-jé ne l’écrire jamais !

Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et lui aussi. J’avoue que je n’en suis plus à ménager personne. S’il souffre, eh bien qu’il souffre, ce Vénitien qui m’a appris à souffrir ! Je lui rends sa leçon, il me l’avait donnée en maître. Quant à toi, te voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles : Je t’écris cela, afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n’en prisses aucune idée de rapprochement avec moi. Cela est-il dur ? peut-être. Il y a une région dans l’âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu’il souffre ! Il te possède. Puisque ta parole m’est retirée, puisqu’il est bien clair que toute cette amitié, toutes ces promesses, au lieu d’amener une consolation sainte et douce au jour de la douleur, tombent net devant elle, eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes, adieu : non pas adieu d’amour. Je mourrai en t’aimant. Mais adieu la vie, adieu l’amitié, la pitié, ô mon Dieu ! est-ce ainsi ? j’en aurai profité. Par le ciel, en fermant cette lettre, il me semble que c’est mon cœur que je ferme. Je le sens qu’il se resserre, et s’ossifie. Adieu.

 

Résultat de recherche d'images pour "alfred de musset signature"

Source: DesLettres

 

 

Et les bras m’en tombent…. !

 

“L’homme qui a un peu usé ses émotions est plus pressé de plaire que d’aimer.”

George Sand

 

www.kizoa.com_20228367_1100326436767640_4000532595128922159_n

Une belle et douce soirée à toutes et à tous.

Merci de votre fidélité, à bientôt sur vos blogs!

SOlène

 

notes 028

Dies iræ de Mozart

Le Dies iræ commence sans introduction et avec puissance, l’orchestre et le chœur étant au complet. Les terribles appels du chœur sont renforcés par un trémolo de l’orchestre et des syncopes introduites dans les pauses chorales. Tout de suite après, les premiers violons jouent plusieurs enchaînements chromatiques de doubles-croches jusqu’à la reprise des strophes du chœur. Un passage qui fait de l’effet, répété trois fois : l’alternance « tremblante » du sol dièse et du la en croches, interprétée par la basse continue, les violons dans le registre grave et la basse à l’unisson, sur le texte Quantus tremor est futurus (« Quelle terreur nous envahira », en référence au Dies iræ, le jour du Jugement Dernier) – Mozart s’inspire ici clairement du texte.

WHAT ELSE?

Dies Irae*

(jour de colère)

est également un roman de Danièle Saint Bois

13754480_1058925124142652_5076706284450002266_n1
Au sortir de la librairie Payot à Neuchâtel en juillet 2016

“Un roman magistral, bref et violent comme un uppercut, cinglant comme un alcool, et qui ronge comme un acide. “ -Richard Cavanno, Le Nouvel Obs, à propos de Dies Irae. *

 

Publicités

16 commentaires sur « JE MOURRAI EN T’AIMANT »

    1. Ben pourquoi tu t’inquiètes?
      A cause du requiem de Mozart ou de la lettre tripante d’Alfred de Musset à George Sand, ou les deux?
      Mais c’est sublime…. J’aime bien de temps en temps me remettre dans les classiques. Les enfants terribles du romantisme… M’enfin Tony, c’est signé que je vais bien, au contraire 😃
      Bisous. A bientôt!

      1. Ma chère Solène , chose promise , chose due ! J’ai choisi cet article pour t’écrire pour plusieurs raisons ..la première est que je te devais de t’écrire , mais au-delà des sentiments , c’est le thème justement sentimentale et plus que ça qu m’a donné à réfléchir !
        D’autre part , tout en sachant que notre George en avance sur son temps et quelque peu libre sans être libertine (quoique parfois ),a connu de grands amours mais ce ‘est pas un être à aimer aussi passionnément que ceux qu’elle a pris dans ses « griffes » amoureuses …. j’ai reconnu d’emblée la musique de Mozart , vois-tu comme c’est curieux … il y a plusieurs mois que je ne l’avais pas écouté , préférant Chopin (tu vois , il va avec George !!! ) sans savoir que tu mettrais un morceau très joli sur ton blog

  1. Il est des amours qui garderont toujours une place dans le cœur, qui seront indétrônables… Amours est au pluriel et c’est volontaire…
    Quant au requiem de Mozart, d’une beauté à retourner les tropes…

      1. Trop kiffant! Je me suis fait un kiffe autant avec la lettre d’Alfred de Musset qu’avec le requiem de Mozart….
        Bisous et belle fin de soirée, à demain 😙💗

  2. Ton choix des lettres de Georges Sand et d’Alfred de Musset sont souffranceS pour ce bel amour qu’éprouve Alfred de Musset. Un amour sans retour pour lui.
    Merci pour ce partage.
    Bonne soirée Solene. Bises

  3. George était une grande amoureuse de personnalités très fortes et romantiques , elle les faisait souffrir , presque « mourir d’amour  » ! Je me suis attardée ce soir sur ce thème cher à mon cœur mais pas prête à me sacrifier pour l’amour d’un homme … ceci dit , j’ai écrit aujourd’hui car des points communs lient ma vie depuis quelques jours à tes écrits d’aujourd’hui … J’ai reconnu tout de suite Mozart et étonnamment , je l’ai écouté hier soir alors que je ne l’avais as fait depuis des mois ! En fait , j’ai surtout écouté le Requiem qu’il avait commencé (les 8 premières mesures ) avant de mourir . un homme jeune , 23 ans , veuf depuis peu , voulut que Mozart lui-même écrive ce requiem pour le faire écouter lors d’une journée commémorative de sa jeune épouse décédée … seulement , Il est mort avant et comme sa femme avait beaucoup besoin de cet argent pour vivre (Mozart était très dépensier ) , elle trouva quelqu’un qui le termina en essayant de rester fidèle aux idées de Mozart …le Requiem fut « livré » et le jeune veuf n’y a vu que du feu !!! Les premières mesures de la chorale sont magnifiques et on retrouve son « doigté  » dans le morceau que tu nous a fait écouter … D’autre part , n’écoutant pas que des classiques , j’ai aussi écouté en boucle la comédie musicale  » Notre Dame de Paris  » et une des dernières chansons d’Esméralda explique cet amour fou qui la liait à Phébus , le soldat romain promis à une autre dulcinée ! Tu connais sans doute le sujet .; Elle préfère mourir sur le gibet plutôt que de renoncer à cet amour Elle dit exactement : »Vivre pour celui qu’on aime , aimer plus que l’amour même , donner sans rien attendre en retour , …, Oh , je voudrais tellement y croire , même s’il me faut donner ma vie , donner ma vie pour changer l’histoire , Vivre pour celui qu’on aime , aimer plus que l’amour même , …., Aimer comme la nuit aime le jour , aimer jusqu’à mourir d’amour , jusqu’à mourir d’amour « ! C’est puissant ces amours écrivains , plein de poésie , de vie mêlée à la mort …ce que je peux dire , mais ça n’engage que moi t cela dépend de la situation , je préfère vivre sans amour que mourir pour un amour impossible !!!! Ce qui est le contraire du sujet présenté !!!!
    Je suis désolée qi j’ai commis des erreurs de manipulation du cl

    1. S’il te plaît , efface tout ce qui me paraît mauvais dans mon commentaire que j’ai dû refaire 4 ou 5 fois mais qui étaiten déjà partis sans que le le lui demande … je ne sais pas comme il se fait que ce soit une torture pour mettre quelques mots . Le dernier est le plus intéressant par rapport à ce que je voulais te dire et commenter ! Pardonne-moi , mais j’ai eu vraiment des problèmes pour une fois que je viens sur ton site …gros bisous quand même !!! Mariannie 8 ; J’ai toujours le même e-mail Hotmail mais plus Wanadoo . Si tu ne l’as pas , demande sur mon site qui n’a jamis vraiment démarré mais ça te fera rire au moins !!! +Comme il est privé , je pourrai te donner mon adresse . Bisous pleins de tendresse pour ma Solène que j’ai tant appréciée et avec qui j’ai parcouru un bon bout de chemin avant que la maladie ne me reprenne ! Ca va mieux !

      1. Ma Mariannie…. oui je me doutais bien pour la maladie. Je t’ai laissé des petits mots un peu partout…. on ne te voyait plus. Tu sais, je comprends, suis passé par là il y a deux, et personne n’en n’a rien su…. C’était ma façon à moi de continuer…. faire comme si….
        Bon tu me dis que ça va mieux, et je te crois, tu es une battante toi aussi. On n’est pas du genre à se laisser bouffer par la « bestiole ». Non mais.
        Oh oui, on a fait un bon bout de chemin ensemble. Happy days! Vous êtes toutes et tous resté loves dans mon coeur. Et puis personne ne s’est vraiment perdu….
        Non je ne supprime rien de tes précieux commentaires. J’adore! C’est toujours passionnant les échanges avec toi. Tu es si cultivée…
        Oui, c’est vrai que Chopin pour George Sand aurait été un choix judicieux… Et j’aime bien aussi.
        Mais tu sais, l’état dans lequel se trouve le jeune Alfred m’a fait penser à ce requiem de Mozart… Et au roman de ma chère Danièle Saint Bois… Dies Irae, jour de colère….
        Je t’embrasse bien fort. Et a bientôt, j’espere. Prends soin de toi.
        😘💗

      1. Ben moi ce qui m’a scotchée, c’est l’âge d’Alfred de Musset quand il a écrit cette lettre…. Quelle maturité! Déjà… Et la qualité de l’écriture….
        Ça change des d’jeunes d’aujourd’hui….

      2. En effet l’écrit reflète bien la capacité de ce grand écrivain à transmettre ses émotions avec une grande maturité d’esprit. Mais ne dit on pas que l’amour n’a pas d’âge.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s